‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 17 sur 219 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

un tribut annuel, la suzeraineté de la Porte sur la Transylvanie : funeste aveu d’impuissance, et encore plus dangereuse amorce pour une inquiète noblesse, lorsqu’elle croirait avoir à se plaindre de son souverain. Les Hongrois ne s’étaient pas soumis sans réserve à la maison d'Autriche. Ils maintenaient la liberté d’élire leur roi, et ils réclamaient fièrement tous les droits constitutionnels inséparables de cette liberté. Le proche voisinage de l'empire turc et la facilité de changer de maître impunément, forliliaient encore les magnats dans leur insolence. Mécontents de l’Autriche, ils se jetaient dans les bras des Ottomans ; peu satisfaits de ceux-ci, ils revenaient à la souveraineté allemande'. Leur passage fréquent et rapide d’une domination à une autre avait influé sur leur caractère : de même que leur pays flottait entre les deux souverainetés allemande et ottomane, leur esprit balançait incertain entre la révolte et la soumission. Plus ces deux pays souffraient de se voir abaissés à l’état de provinces d’une monarchie étrangère, plus ils aspiraient invinciblement à obéir à un chef choisi parmi eux : aussi n’élait-il pas difficile à un noble entreprenant d’obtenir leur hommage*. Le pacha turc le plus voisin s’empressait d’olfrir le sceptre et la couronne à un seigneur révolté contre l’Autriche; un autre avait-il enlevé quelques provinces à la Porte, l’Autriche lui en assurait la possession avec le même empressement : heureuse de conserver par là une ombre de souveraineté, et d’avoir gagné un rempart contre les Turcs. Plusieurs de ces magnats, Bathori, Boschkai, Ragoczi, Üethlen, s'élevèrent ainsi successivement, en Hongrie et en Transylvanie, comme rois tributaires, et ils se maintinrent sans autre politique que de s’attacher à l’ennemi, pour se rendre plus redoutables h leur maitre.

Ferdinand, Maximilien et Rodolphe, tous trois souverains de Transylvanie et de Hongrie, épuisèrent leurs autres États pour défendre ces deux pays contre les invasions des Turcs et les

1. La première édition ajoute : « Mais ils faisaient payer assez cher «\ leurs maîtres allemands la préférence qu’ils leur avaient donnée sur les infidèles. »

2. « Rebelle envers son souverain actuel, il se hétait, par une prudente soumission, de se faire un mérite auprès de l’autre, et de recevoir de lui l'investi ture. On la lui donnait volontiers, parce qu’on regardait comme gagné ce que l'ennemi avait perdu. * (Première édition.)

révoltes intérieures. A des guerres désastreuses succédaient sur ce sol de courtes trêves, qui n'étaient guère moins funestes. La contrée était au loin dévastée dans toutes les directions, et le sujet maltraité se plaignait également de son ennemi et de son protecteur1. Dans ces provinces aussi la réforme avait pénétré, et, à l'abri de leur liberté d'états, à la faveur du tumulte, elle avait fait de sensibles progrès. On l’attaqua, alors aussi, imprudemment,et l’exaltation religieuse rendit l’esprit de faction plus redoutable. La noblesse de Transylvanie et de Hongrie, conduite par un rebelle audacieux, nommé Boschkai, lève l’étendard de la révolte. Les insurgés hongrois sont sur le point de faire cause commune avec les protestants mécontents , d’Autriche, de Moravie et de Bohème, et d’entraîner tous ces pay s dans un même et formidable soulèvement. Dès lors la ruine de la religion romaine y devenait inévitable1.

Dès longtemps les archiducs d’Autriche, frères de l’empereur, voyaient avec une indignation muette la chute de leur maison : ce dernier événement tixa leur résolution*. Le deuxième fils de Maximilien, l’archiduc Matthias, héritier présomptif de Rodolphe et gouverneur de Hongrie, se leva pour soutenir la maison chancelante de Habsbourg. Dans ses jeunes années, entraîné par le désir d’une fausse gloire, ce prince avait, contre l’intérêt de sa famille, prêté l’oreille aux invitations de quelques rebelles des Pays-Bas, qui l’appelaient dans leur patrie, pour défendre les libertés de la nation contre son propre parent, Philippe II. Matthias, qui avait cru reconnaître dans la voix d’une faction isolée celle du peuple néerlandais tout entier, parut, à cet ap-

t. La première édition a ici de plus ces trois phrases : « Le soldat autrichien se conduisait en maître dans un pays qu’il défendait avec son sang; les moyens de vivre qu’on ne lui offrait pas volontairement, il était obligé de les prendre de force. Modique était le secours qu’il donnait, et insupportable l’insolence avec laquelle il le faisait payer. I.a négligence de l’empereur, qui laissait le pays sans défense, les charges les plus importantes non remplies, les plus pressantes représentations sans réponse, donnaient lieu dans ces contrées, comme dans ses autres fitats, aux plaintes les plus amères; cl l'avidité du lise, l’insolence de ses officiers, la licence de ses tfonpes, rendaient le mécontentement général. »

2. La phrase a un membre de plus dans la première édition : « Dès lors la ruine de la maison d’Autriche y était certaine, la ruine de la religion romaine inévitable. »

3. Dans la première édition : « Ce dernier événement épuisa leur patience. »

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