LIVRE QUATRIÈME
de lui. Enfin, Piccolomini lui-même ne reparaissant pas, le voile tombe des yeux de Wallenstein, et il s'éveille avec horreur de son rêve. Cependant, à ce moment encore, il croit à la véracité des étoiles et à la fidélité de l’armée. Aussitôt qu'il apprend la défeçtion de Piccolomini, il fait publier la défense d’obéir désormais à aucun ordre qui ne parte directement de lui-même ou de Terzky et d’Illo. 11 se prépare en toute hâte à marcher sur Prague, où il est résolu de jeter entin le masque et de se déclarer ouvertement contre l'empereur. Toutes les troupes devaient se rassembler devant Prague, et de là, aussi promptes que la foudre, se précipiter sur l’Autriche. Le duc Bernard, qu’on avait attiré dans la conspiration, devait soutenir avec les Suédois les opérations de Wallenstein et faire une diversion sur le Danube. Déjà Terzky avait pris les devants et courait sur Prague, et le manque de chevaux empêcha seul le duc de suivre avec le reste des régiments demeurés fidèles. Mais, au moment où il attend avec la plus ardente impatience des nouvelles de Prague, il apprend la perte de cette ville, il apprend la défection de ses généraux, la désertion de ses troupes, Iq découverte de tout son complot , l’approche rapide de Piccolomini , qui a juré sa perte. Tous ses plans croulent à la fois , avec une effrayante célérité; toutes ses espérances sont trompées. Il reste seul, abandonné de tous ceux à qui il a fait du bien, trahi de tous ceux sur lesquels il se reposait. Mais ce sont de pareilles situations qui éprouvent les grands caractères. Déçu dans tout ce qu'il attendait, il ne renonce à aucun de ses projets; il ne croit rien perdu, puisqu’il se reste encore à lui-même. Le moment était venu où il avait besoin de l'assistance des Suédois et des Saxons, si souvent demandée, et où disparaissaient tous les doutes sur la sincérité de ses intentions. Et maintenant qu’Oxenstiern et Arnheim reconnaissaient la réalité de son projet et sa détresse, ils n’hésitèrent pas plus longtemps à profiter de l’occasion favorable et à lui promettre leur appui. Du côté des Saxons, le duc François-Albert de Saxe-Lauenbourg devait lui amener quatre mille hommes; du côté des Suédois, le duc Bernard et le comte palatin Christian de Birkenfeld, six mille hommes de troupes aguerries. Wallenstein abandonna Pilsen avec le régiment de Terzky et le peu de soldats qui lui étaient
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restés fidèles ou qui feignaient de l’être, et il courut à Égra, aux frontières du royaume, pour être plus près du haut Palatinat, et rendre ainsi plus facile sa jonction avec le duc Bernard. Il ne connaissait pas encore la sentence qui le déclarait ennemi public et traître; ce n'était qu’à Égra que ce coup de foudre devait le frapper. Il comptait encore sur une armée que le général Schafgotsch lui tenait prête en Silésie, et se flattait toujours de l’espérance qu’un grand nombre de ceux mêmes qui s’étaient séparés de lui depuis longtemps lui reviendraient à la première lueur de sa fortune renaissante. Même dans sa fuite vers Égra, tant cette décourageante expérience avait fieu dompté son téméraire courage! il s’occupait encore du gigantesque projet de détrôner l'empereur. Dans ces conjonctures, il arriva qu’un homme de sa suite lui demanda la permission de lui donner un conseil : « Chez l’empereur, lui dit-il. Votre Altesse occupe un rang certain, elle est un grand et très-estimé seigneur; chez l’ennemi, vous n’êtes encore qu’un roi incertain. Or, il n’est pas sage de risquer le certain pour l’incertain. L’ennemi se servira de Votre Altesse, parce que l’occasion est favorable; mais votre personne lui sera toujours suspecte, et toujours il craindra que vous n’agissiez peut-être une fois, envers lui aussi, comme vous agissez aujourd’hui envers l’empereur. Revenez donc sur vos pas, pendant qu’il en est temps encore. » Le duc l'interrompit ; * Et quel moyen me reste-t-il? — Vous avez dans votre caisse, lui répondit le conseiller, quarante mille hommes d'armes (des ducats ayant pour effigie des hommes cuirassés); prenez-les avec vous, et allez droit à la cour impériale. Là, déclarez que toutes vos démarches jusqu’ici n’ont eu pour objet que d’éprouver la fidélité des serviteurs impériaux, et de distinguer les bons des suspects. Et, comme la plupart se sont montrés disposés à la défection, vous êtes venu mettre en garde Sa Majesté Impériale contre ces hommes dangereux. Ainsi, vous ferez des traîtres de chacun de ceux qui veulent faire aujourd’hui de vous un coquin. A la cour impériale, vous serez assurément le bienvenu avec vos quarante mille hommes d’armes, et vous redeviendrez l’ancien Friedland. — La proposition est bonne, répondit Wallenstein après quelque réflexion, mais le diable s'y fie! »
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