‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 162 sur 219 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Tandis que le duc poussait vivement de la ville d’Égra les négociations avec l’ennemi , qu’il consultait les astres et se livrait à de nouvelles espérances , on aiguisait presque sous ses yeux le fer qui mit lin à sa vie. La sentence impériale, qui le déclarait proscrit, n’avait pas manqué son effet, et la Némésis vengeresse voulut que l'ingrat tombât sous les coups de l’ingratitude. Au nombre de ses officiers, Wallenstein avait honoré d’une faveur particulière un Irlandais nommé Leslie, et il avait fait toute la fortune de cet homme. Ce fut celui-là même qui se sentit destiné et appelé 1 à exécuter sur lui la sentence de mort et à mériter le sanglant salaire. Ce Leslie ne fut pas plus tôt arrivé à Égra à la suite de Wallenstein, qu'il révéla au colonel Buttler, commandant de cette ville, et au lieutenant-colonel Gordon, l’un et l’autre Écossais protestants, tous les criminels projets de Friedland, que cet imprudent lui avait confiés chemin faisant. Leslie trouva en eux deux hommes capables d’une résolution. On avait le choix entre la trahison et le devoir, entre le souverain légitime et un rebelle fugitif, abandonné de tous. Quoique celui-ci fût le bienfaiteur commun, le choix ne pouvait demeurer un instant douteux. On s'engage fermement et solennellement à la fidélité envers l’empereur, et celte fidélité exige contre l’ennemi public les mesures les plus promptes. L’occasion est favorable , et son mauvais génie l’a livré, de luimême, dans les mains de la vengeance. Cependant, pour ne point usurper les fonctions de la justice, on décide de lui amener sa victime vivante, et l’on se sépare avec la résolution hasardeuse d’arrêter le général. Un profond secret enveloppe ce noir complot, et Wallenstein , sans aucun pressentiment de sa perte, dont il est si proche, se flatte, au contraire, de trouver dans la garnison d’Égra ses plus vaillants et ses plus fidèles défenseurs.

Dans ce temps même on lui apporte la patente impériale qui renferme son arrêt, et qui a été publiée contre lui dans tous les camps. Il reconnaît alors toute la grandeur du danger qui l’environne, l’impossibilité absolue de revenir sur ses pas, son

I. La première Mi lion ajoute entre parenthèses : « Par le sentiment du devoir ou par de bas motifs? c'est ce qu’on ignore. »

affreux isolement , la nécessité de se remettre à la discrétion de l’ennemi. Toute l’indignation de son ;lme ulcérée s’épanche devant IiCslie, et la violence de la passion lui arrache son dernier secret. 11 révèle à cet officier sa résolution de livrer au comte palatin de Birkenfeld Égra et Elnbogen, comme les clefs du royaume, et l’instruit en même temps de la prochaine arrivée du duc Bernard à Égra , dont il a été averti cette nuit môme par un courrier. Cetle découverte, que Leslie communique au plus tôt aux conjurés, change leur première résolution. Le pressant danger ne permet plus aucun ménagement. Égra peut à chaque instant tomber dans les mains de l’ennemi, et une soudaine révolution mettre leur captif en liberté. Pour prévenir ce malheur, ils décident de le tuer, lui et ses affidés, la nuit suivante.

Afin que la chose pût se faire avec le moins de bruit possible, on convint de l’exécuter dans un repas, que donna le colonel Buttler au château d’Égra. Les autres conviés y parurent , mais Wallenstein , beaucoup trop agité pour figurer dans une société joyeuse, se fit excuser. Il fallut donc, en ce qui le concernait, changer de plan ; mais on résolut d'agir envers les autres comme on en était convenu. Les trois généraux lllo , Terzky et Guillaume Kinsky, et avec eux le capitaine de cavalerie Neumann, officier plein de capacité, que Terzky avait coutume d’employer dans toute affaire épineuse qui demandait de la tête, se présentèrent avec une parfaite sécurité. Avant leur arrivée, on avait introduit dans le château les soldats les plus sûrs de la garnison , qui avait été mise dans le complot. On avait occupé toutes les issues qui menaient hors du château, et caché dans une chambre à côté de la salle â manger dix dragons de Buttler, qui devaient paraître â un signal convenu, et massacrer les traîtres. Sans aucun pressentiment du danger suspendu sur leurs têtes, les convives se livrèrent avec confiance aux plaisirs du festin, et portèrent à pleines coupes la santé de Wallenstein, non plus du serviteur impérial, mais du prince souverain. Levin leur ouvrit le cœur, et lllo déclara, avec beaucoup d’orgueil , que, dans trois jours, une armée serait là, telle que Wallenstein n'en avait jamais commandé. < Oui ! > interrompt Neumann , ajoutant qu’alors il espère laver ses mains dans le sang des Autri-

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