‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 163 sur 219 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

chiens. Pendant ces discours on apporte le dessert, et, à ce moment, Leslie donne le signal convenu de lever le pont, et il prend sur lui les clefs du château. Tout à coup la salle se remplit de gens armés, qui se placent derrière les sièges des convives désignés, avec le cri inattendu de « Vive Ferdinand! » Consternés, et saisis d'un pressentiment funeste, tous les quatre, d’un bond, se lèvent de table en même temps. Kinsky et Terzky sont égorgés sur-le-champ, avant d'avoir pu se mettre en défense; Neumann trouve moyen de s'enfuir dans la cour pendant la confusion, niais il y est reconnu par les gardes et massacré à l’instant même. Illo lui seul eut assez de présence d’esprit pour se défendre. 11 se plaça auprès d'une fenêtre, d’où il reprocha, avec les plus amères injures, à Gordon sa trahison , le provoquant à se battre avec lui en homme d’honneur et en chevalier. Ce ne fut qu’après la plus courageuse résistance, après avoir étendu morts deux de ses ennemis, qu’il succomba, accablé par le nombre et percé de dix coups. Aussitôt que cet acte fut accompli, Leslie se hâta d’aller dans la ville pour prévenir une émeute. Quand les sentinelles du château le virent courant hors d'haleine , elles le prirent pour un des rebelles et tirèrent sur lui, mais sans l’atteindre. Cependant ces coups de feu mirent en mouvement toutes les gardes de la ville, et la prompte présence de Leslie fut nécessaire pour les tranquilliser. Il leur découvrit alors en détail tout le plan de la conspiration de Friedland et leS mesures déjà prises pour s'y opposer; le sort des quatre rebelles , ainsi que celui qui attendait le chef lui-même. Comme il les trouva disposés à seconder son dessein, il leur fit de nouveau prêter serment d'être fidèles à l’empereur, et de vivre et de mourir pour la bonne cause. Alors cent dragons dè Buttler furent introduits du château dans la ville, et reçurent l’ordre de parcourir les rues à cheval , pour tenir en bride les partisans de Wallenstein et prévenir tout tumulte. En même temps toutes les portes d’Égra et tous les abords du château de Friedland, qui touchait à la place du marché , furent occupés par des soldats nombreux et sûrs , afin que le duc ne put ni s’échapper ni reèevoir de secours du dehors.

Mais, avant de passer à l'exécution, les conjurés tinrent en-

3Î6 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. core au château une longue conférence, pour décider si réellement ils tueraient Wallenstein ou s’ils ne se borneraient pas plutôt à le faire prisonnier. Couverts de sang, et debout, en quelque sorte, sur les cadavres de ses complices égorgés, ces hommes farouches reculaient d’horreur devant l’attentat qui devait mettre lin à une vie si grande, si mémorable. Us le voyaient encore, le chef tout-puissant, au milieu de la bataille, dans ses jours heureux , environné de son armée victorieuse, dans tout l’éclat de sa grandeur souveraine; et la crainte invétérée saisit encore une fois leurs cœurs ébranlés. Mais bientôt l'image du pressant danger étouffe cette émotion fugitive. On se souvient des menaces que Neumann et Ulo ont proférées à table; on voit déjà les Saxons et les Suédois dans le voisinage d'tfgra , avec une formidable armée , et plus de salut qqe dans la prompte mort du traître. On s’arrête donc à la première résolution , et le meurtrier qu’on tient déjà tout prêt, le capitaine Deveroux,un Irlandais, reçoit l’ordre sanglant.

Tandis que ces trois hommes décidaient de son sort au château d’Égra , Wallenstein, en conversation avec Séni, était occupé à lire sa destinée dans les astres. « Le danger n’est pas encore passé, disait l’astrologue avec un esprit prophétique. — Il est passé, disait le duc, qui voulait faire prévaloir sa volonté jusque dans le ciel. Mais que tu sois prochainement jeté dans un cachot, continua-t-il non moins prophète à son tour, voilà, pauvre Séni, ce qui est écrit dans les étoiles. » L’astrologue avait pris congé, et Wallenstein était au lit, quand le capitaine Deveroux parut devant sa demeure avec six hallebardiers, et la garde, pour qui ce n’était point une chose extraordinaire de le voir chez le général entrer et sortir à toute heure, le laissa passer sans difficulté. Un page qui le rencontre sur l’escalier et veut faire du bruit, est percé d'un coup de pique. Dans l'antichambre, les meurtriers trouvent un valet, qui sort de la chambre à coucher de son maître, et qui vient d’en retirer la clef. Le doigt sur la bouche , ce serviteur effrayé leur fait signe de ne point faire de bruit, parce que le duc vient de s’endormir. « Mon aini, lui crie Deveroux, le moment est venu de faire du bruit. > Lu disant ces mots, il s’élance contre la

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