‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 164 sur 219 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

porte , qui est aussi verrouillée en dedans , et l'enfonce d’un coup de pied.

Wallenstein avait été réveillé en sursaut de son premier sommeil par le bruit d’un coup de mousquet, et s’était élancé vers la fenêtre pour appeler la garde. A ce moment, il entendit, des fenêtres de la maison, les gémissements et les lamentations des comtesses Terzky et Kinsky, qui venaient d’apprendre la mort violente de leurs maris. Avant qu’il eût le temps de réfléchir à ce sujet d’ellroi, Deveroux était dans la chambre avec ses sicaires. Wallenstein était encore en chemise, comme il avait sauté du lit. Il se tenait près de la fenêtre, appuyé à une table. « Tu es donc le scélérat, lui crie Deveroux, qui veut faire passer à l’ennemi les soldats de l’empereur et arracher la couronne du front de Sa Majesté? Il faut que tu meures à l’instant même! » Deveroux s’arrête quelques minutes comme s’il attendait une réponse ; mais la surprise et l’orgueil qui brave la menace ferment la bouche de Wallenstein. Les bras étendus, il reçoit par devant, dans la poitrine, le coup mortel de la hallebarde, et , sans faire entendre un soupir, il tombe , baigné dans son sang.

Le lendemain accourt un exprès du duc de Lauenbourg, qui annonce la prochaine arrivée de ce prince. On s'assure de la personne de ce messager, et l'on expédie au duc un autre laquais, à la livrée de Friedland, pour l'attirer à Égra. La ruse réussit, et François-Albert se livre lui-même aux mains des ennemis. Il s’en fallut peu que le duc Bernard de Weimar, qui s’était déjà mis en route pour Égra, n’éprouvât le même sort. Heureusement il apprit assez tôt la ün tragique de Wallenstein, pour se dérober au danger par une prompte retraite. Ferdinand donna quelques larmes au sort de ' son général , et fit dire à Vienne trois mille messes pour ceux qu’on avait tués à Égra, mais en même temps il n’oublia pas de récompenser les meurtriers par des chaînes d’or, des clefs de chambellans, des dignités et des terres nobles.

C’est ainsi que Wallenstein termina, à l’âge de cinquante ans, sa vie extraordinaire et remplie d'événements. L’ambition l’avait élevé, l’ambition le perdit. Avec tous ses défauts, il fut grand cependant, digne d’admiration, incomparable s’il eût

gardé la mesure. Les vertus du souverain et du héros, la prudence, la justice, la fermeté et le courage s'élèvent dans son caractère à des proportions colossales; mais il manquait des vertus plus douces de l’homme, qui décorent le héros et gagnent les cœurs au maître. La peur était le talisman par lequel il agissait. Excessif dans les punitions comme dans les récompenses, il savait entretenir dans une ardeur continuelle le zèle de ses subordonnés; aucun général du moyen âge ou des temps modernes ne pourrait se vanter d’avoir été obéi comme lui. Il appréciait plus que la valeur la soumission à ses ordres, parce que par la première c’est seulement le soldat qui agit, et par la seconde le général. 11 exerçait la docilité de ses troupes par des ordres capricieux, et récompensait avec prodigalité l’empressement à lui obéir, même dans les moindres choses, parce qu’il estimait plus l’obéissance elle-même que l’objet de l’obéissance. Un jour il lit défendre, sous peine de mort, dans toute l’armée, de porter d’autres écharpes que de couleur rouge. Un capitaine de cavalerie eut à peine appris cet ordre qu’il arracha la sienne, brochée d’or, et la foula aux pieds. YVallenstein, à qui on rapporta la chose, le lit sur-le-champ colonel. Son regard était sans cesse dirigé sur l’ensemble, et, malgré toutes les apparences de l’arbitraire et de la fantaisie, un principe qu’il ne perdait jamais de vue était la convenance des moyens et de la lin. Les brigandages des soldats en pays ami avaient provoqué de rigoureuses ordonnances contre les maraudeurs, et il y avait menace de la corde pour quiconque était surpris à voler. Il arriva un jour que Wallenstein lui-même rencontra dans la campagne un soldat, qu’il lit arrêter, sans enquête, comme un transgresseur de la loi, et qu’il condamna au gibet, avec le mot ordinaire, le mot foudroyant , auquel il n’y avait pas de réplique ; * Qu’on pende la bête! » Le soldat proteste, et prouve son innocence; mais la sentence irrévocable est prononcée : « Eh bien! qu’on le lœnde innocent, répond le barbare; le coupable n’en tremblera que plus sûrement. » Déjà l’on fait les préparatifs pour exécuter cet ordre, quand le soldat, qui se voit perdu sans ressource, prend la résolution désespérée de ne pas mourir sans vengeance. Il s’élance avec fureur sur son juge, mais il est accablé par le nombre et désarmé avant de pouvoir exécuter son des-

Digitii

LIVRE QUATRIÈME, sein. * Laissez-le aller maintenant, dit le duc; voilà qui effrayera bien assez. » Sa libéralité était soutenue par des revenus immenses, qu'on estimait à trois millions par année, sans compter les sommes énormes qu’il savait extorquer sous le nom de contributions. Son esprit indépendant et sa lumineuse intelligence l'élevaient au-dessus des préjugés religieux de son siècle, et les jésuites ne lui pardonnèrent jamais d’avoir pénétré leur système, et de n’avoir vu dans le pape qu’un évêque de Rome.

Mais, dès le temps du prophète Samuel, jamais homme qui s’est séparé de l’Église ne fit une heureuse tin, et Wallenstein augmenta, lui aussi, le nombre de ses victimes. Par des intrigues de moines, il perdit à Ratisbonne le béton du commandement, et dans Égra la vie; par des ruses monacales, il perdit peut-être ce qui est plus encore, son nom honorable et sa bonne renommée auprès de la postérité. Car enfin on doit avouer, pour rendre hommage à la vérité, que ce ne sont pas des plumes entièrement fidèles qui nous ont transmis l’histoire de cet homme extraordinaire; que la trahison de Wallenstein et ses projets sur la couronne de Bohème ne s’appuient sur aucun fait rigoureusement démontré, mais seulement sur des présomptions vraisemblables. On n’a pas encore trouvé le document qui nous découvrirait, avec une certitude historique, les ressorts secrets de sa conduite, et parmi ses actes publics, universellement attestés, il n’en est aucun qui ne pût découler finalement d’une source innocente. Plusieurs de ses démarches les plus blâmées ne prouvent que son penchant sérieux pour la paix; la plupart des autres s’expliquent et s’excusent par sa juste déliance envers l’empereur et par le désir pardonnable de maintenir son importance. A la vérité, sa conduite envers l’électeur de Bavière atteste une basse passion de vengeance et un caractère implacable; mais aucune de ses actions ne nous autorise à le tenir pour convaincu de trahison. Si la nécessité et le désespoir le poussèrent enfin à mériter réellement la sentence qui l’avait frappé innocent, cela ne peut suflire pour justifier la sentence même. Ainsi, Wallenstein ne tomba point parce qu’il était rebelle, mais il fut rebelle parce qu’il tombait. Ce fut un malheur pour lui, pendant sa vie, de s’étre fait un ennemi

d'un parti victorieux; ce fut un malheur pour lui, après sa mort, que cet ennemi lui survécût et que ce fût lui qui écrivit son histoire’.

1. Schiller a supprimé ici le morceau suivant, qui se lit dans la première édition : « Gustave-Adolphe et Wallenstcin, les héros 3e ce drame guerrier, ont maintenant disparu de la Mène, et avec eux nous perdons l’imité d’action qui a facilité jusqu’ici la vue d’ensemble des événements. A partir de ce moment, l’action se partage entre un grand nombre d’acteurs, et la moitié qu’il nous reste à raconter de cette histoire de guerre moitié plus fertile en batailles et en négociations, en hommes d’£tat et en héros, pourrait bien être plus pauvre pour nos lectrices eu intérêt et en véritable attrait.

« Comme les limites étroites de cet ouvrage ne me permettent plus une exposition détaillée, et que je n'ose risquer d’abuser, par la publication d’une troisième suite, de la bienveillance de mes lectrices, je mets fin ici au récit développé, et j en réserve la continuation pour un lieu plus convenable et un temps où je serai plus libre. La variété est la loi de la mode, et un calendrier, si l'on ue veut pas que cette déesse lui retire sa protection,' ne doit pas enfreindre celte loi. Qu’on me permette seulement de jeter encore un rapide regard sur la moitié non racontée de cette guerre, afin de donner au moins une esquisse de l’ensemble et de satisfaire la curiosité, en attendant que je puisse payer ma dette aux amis de la science. »

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