‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 170 sur 219 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

nand III à la dignité de roi des Romains, qui lui fut conférée, malgré l’opposition de Trêves et des héritiers palatins , par une majorité décisive. Mais il avait poussé les Suédois à une résistance désespérée; il avait armé contre lui toutes les forces de la France et l’avait amenée à intervenirdans les affaires intérieures de l’Allemagne. Désormais les deux couronnes, avec leurs alliés allemands, forment une puissance à part, fermement unie; l’empereur, avec les États allemands de son parti, forme l’autre. Désormais les Suédois ne montrent plus aucun ménagement , parce qu’ils ne combattent plus pour l'Allemagne , mais pour leur propre existence. Ils agissent avec plus de promptitude, de liberté, de hardiesse, parce qu'ils sont dispensés de consulter leurs alliés allemands et de rendre compte de leurs projets. Les batailles deviennent plus opiniâtres et plus sanglantes, mais moins décisives. On voit de plus grands exploits de vaillance et d’art militaire; mais ce sont des actions isolées qui, n’étant pas conduites par un plan d’ensemble, ni mises à profit par un esprit qui dirige tout, ont de faibles résultats pour tout le parti et changent peu de chose au cours de la guerre.

La Saxe s'était engagée, dans la paix de Prague, à chasser les Suédois de l'Allemagne : aussi les drapeaux saxons se réunissent-ils, dés ce moment, aux drapeaux de l’empereur, et deux alliés se sont changés en deux ennemis irréconciliables. L’arcnevêché de Magdebourg, que la paix de Prague adjugeait au prince de Saxe, était encore dans les mains des Suédois, et toutes les tentatives faites pour les amener, par une voie amicale, à s’en dessaisir, étaient demeurées sans résultat. Les hostilités commencent donc, et l’électeur de Saxe les ouvre en rappelant, par des lettres dites avocatoires, tous les sujets saxons de l’armée de Banner, campée au bord de l’Elbe. Les officiers, qui se plaignaient depuis longtemps de ne pas recevoir leur solde, prêtent l’oreille à cette sommation, et successivement ils évacuent tous les quartiers. Comme les Saxons firent en même temps un mouvement contre le Mecklembourg pour s'emparer de Dœinitz et couper à l’ennemi les communications avec la Poméranie et la mer Baltique, Banner y marcha promptement et fit essuyer une entière défaite au général saxon Baudissin, qui commandait sept mille hommes, dont un millier environ resta

sur la place et un pareil nombre fut fait prisonnier. Renforcé par les troupes et l'artillerie qui avaient occupé jusqu'alors la Prusse polonaise, mais dont on pouvait se passer dans ce pays, par suite du traité de Stummsdorf, ce brave et impétueux guerrier envahit, l’année suivante (1636), l'électorat deSaxe, où il assouvit de la manière la plus sanglante sa vieille haine eontre les Saxons. Irrités par les longues insultes qu'ils avaient eu à souffrir, lui et ses Suédois, de l’orgueil des Saxons pendant leurs campagnes communes, et maintenant exaspérés au plus haut point par la défection de l’électeur, ils firent éprouver à ses malheureux sujets leur ressentiment et leur vengeance. Contre les Autrichiens et les Bavarois, le soldat suédois avait combattu plutôt par devoir ; contre les Saxons , il combattait avec une haine et une rage personnelles, parce qu’il les détestait comme des transfuges et des traîtres, parce que entre amis divisés la haine est d'ordinaire plus furieuse et plus implacable. Cependant l'énergique diversion que le duc de Weimar et le landgrave de Hesse faisaient sur le Rhin et en Westphalie empêcha l’empereur de prêter aux Saxons un appui suffisant, et tout l’électorat eut è subir des hordes dévastatrices de Banner les plus horribles traitements. Enfin l’électeur attira à lui le général impérial de Hatzfeld, et parut devant Magdebourg, que Banner, accourant à la hâte , essaya vainement de débloquer. Alors l’armée combinée des Impériaux et des Saxons se répandit dans la marche de Brandebourg et enleva aux Suédois beaucoup de places. Elle était sur le point de les pousser jusqu'à la Baltique ; mais, contre toute attente, Banner, que l’on croyait déjà perdu, attaqua l’armée alliée, le 24 septembre 1636, près de Wittstock, et il s’engagea une grande bataille. L'attaque fut terrible, et toutes les forces de l’ennemi tombèrent sur l’aile droite des Suédois, que Banner commandait en personne. On combattit longtemps des deux parts avec la même opiniâtreté et le même acharnement , et parmi les Suédois il n’y avait pas un escadron qui n’eût attaqué dix fois et n’eût été dix fois repoussé. Lorsque enfin Banner fut obligé de céder à la supériorité du nombre, son aile gauche continua de combattre jusqu’à l’entrée de la nuit, et le corps de réserve des Suédois, qui n’avait pas encore donné, était prêt à renouveler la bataille le

LIVRE CINQUIÈME, lendemain matin. Mais l’électeur de Saxe ne voulut pas attendre cette seconde attaque. Son armée était épuisée par le combat de la veille, et les valets s’étaient enfuis avec tous les chevaux, en sorte que l’artillerie ne pouvait servir. 11 prit donc la fuite cette môme nuit avec le comte de Hatzfcld, et abandonna le champ de bataille aux Suédois. Près de cinq mille hommes étaient restés sur la place du côté des alliés, sans compter ceux qui furent tués dans la poursuite par les Suédois, ou qui tombèrent dans les mains des paysans exaspérés. Cent cinquante étendards et drapeaux, vingt-trois canons, tous les bagages avec la vaisselle d'argent de l'électeur, furent le prix du combat, et l'on lit en outre près de deux mille prisonniers. Cette brillante victoire, remportée sur un ennemi bien supérieur en nombre et posté avantageusement, remit tout d’un coup les Suédois en honneur : leurs ennemis tremblèrent, leurs amis commencèrent à reprendre courage. Banner profita de la fortune qui s’était déclarée pour lui d’une manière si décisive : il se héta de passer l’Elbe et poussa les Impériaux, à travers laThuringe et la Hesse, jusqu’en Westphalie ; puis il revint sur ses pas et prit ses quartiers d'hiver sur le territoire saxon.

Mais sans l’active diversion que firent en sa faveur sur le Rhin le duc Bernard et les Français, il lui eût été difficile de remporter ces brillantes victoires. Après la bataille de Nœrdlingen, le duc Bernard avait rassemblé en Wétéravie les débris de l’armée battue; mais, abandonné par la ligue de Heilbronn, que la paix de Prague acheva de dissoudre bientôt après, et trop peu soutenu par les Suédois, il se voyait hors d’état d’entretenir l’armée et de faire de grandes choses avec elle. La défaite de N'œrdlingen avait anéanti son duché de Franconie, et l’impuissance des Suédois lui ôtait toute espérance de faire sa fortune avec l’appui de cette couronne. Fatigué d'ailleurs de la contrainte que lui imposait la conduite impérieuse du chancelier suédois, il tourna les yeux vers la France, qui pouvait lui fournir de l’argent, la seule chose dont il eût besoin, et qui s’y montrait disposée. Richelieu ne désirait rien tant que de diminuer l'influence des Suédois sur la guerre d’Allemagne, et d’en faire passer, sous un autre nom , la direction dans ses mains. Pour atteindre ce but, il ne pouvait choisir un meilleur moyen que

d’enlever aux Suédois leur plus brave général, de l’attacher étroitement aux intérêtsde la France, et de s’assurer de son bras pour l’exécution de ses desseins. D'un prince tel que Bernard de Weimar, qui ne pouvait se soutenir sans le secours d’une puissance étrangère , la France n’avait rien à redouter, puisque le succès même le plus heureux n’eût pas sufli pour le soustraire à la dépendance de cette (luronne. Le duc de Weimar se rendit loi-même en France, et conclut , au mois d’octobre 1635, à Saint-Germain en Laye, non plus comme général suédois, mais en son propre nom, un traité avec cette puissance, par lequel on lui accordait pour lui-mème une pension annuelle d’un million et demi de livres, et quatre millions pour l’entretien d'une armée qu’il commanderait sous les ordres du roi. Pour enflammer d'autant plus son zèle et accélérer par lui la conquête de l’Alsace, on ne lit pas difficulté de lui offrir, dans un article secret , cette province pour récompense : générosité dont on était fort éloigné, et que le duc lui -même sut apprécier à sa juste valeur. Mais il se fiait à sa fortune et à son bras, et il opposait la feinte à la feinte. S’il était un jour assez puissant pour arracher l’Alsace à l’ennemi , il ne désespérait pas de pouvoir aussi la défendre au besoin contre un ami. 11 se créa donc alors, avec l'argent de la France, une armée particulière, qu’il commandait, il est vrai, sous la souveraineté française, mais, en réalité, avec un pouvoir absolu, sans rompre toutefois entièrement ses liaisons avec les Suédois. Il commença ses opérations aux bords du Rhin, où une autre armée française, sous le cardinal La Valette, avait déjà ouvert en 1635 les hostilités contre l’empereur.

La principale armée autrichienne, celle qui avait remporté la grande victoire de Nrerdlingen, s’était tournée, sous la conduite de Gallas, après avoir soumis laSouabe et la Franconie, contre l’armée de La Valette; elle l'avait heureusement repoussée jusqu’à Metz, avait affranchi le cours du Rhin et pris les villes de Mayence et de Frankenthal , occupées par les Suédois. Mais le principal dessein de Gallas, celui de prendre ses quartiers d’hiver en France, échoua par la vigoureuse résistance des Français, et il se vit forcé de ramener ses troupes dans l’Alsace et dans la Souahe, déjà épuisées. L’année suivanté cependant, à

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