LIVRE CINOUIÈME
l'ouverture de la campagne, il passa le Rhin près de Brisach, et se prépara à porter la guerre dans l’intérieur de la France. Il envahit en effet la comté de Bourgogne, pendant que les Espagnols, sortant des Pays-Bas , faisaient d’heureux progrès en Picardie, et que Jean de VV'erih , redoutable général de la ligue et fameux partisan, faisait des courses jusqu'au fond de la Champagne et effrayait même Paris de son approche menaçante. Mais la vaillance des Impériaux échoua devant une seule et insignifiante forteresse de la Franche-Comté, et, pour la seconde fois, ils furent forcés d’abandonner leurs projets.
Sa dépendance d'un chef français qui faisait plus d'honneur à la soutane du prêtre qu'au bâton de commandement du général, avait jusqu’alors imposé des chaînes trop étroites au génie actif du duc de Weimar, et, quoiqu'il eût fait, de concert avec La Valette, la conquête de Saverne en Alsace, il n'avait pu néanmoins se maintenir sur le Rhin en 1636 et 1637. Le mauvais succès des armes françaises dans les Pays-Bas avait paralysé l’activité des opérations en Alsace et en Brisgau; mais en 1638 la guerre prit dans ces contrées une tournure d'autant plus brillante. Délivré de ses premières entraves, et désormais complètement maître de ses troupes, le duc Bernard s’arracha, dès le commencement de février, au repos des quartiers d’hiver, qu'il avait pris dans l’évêché de Bâle, et, contre toute attente, il parut sur le Rhin, où l'on ne songeait à rien moins qu’à une attaque dans cette saison rigoureuse. Les villes forestières de Laufenbourg, Waldsbut et Seckingen sont enlevées par surprise, et Rheinfelden est assiégé. Le duc de Savelli, général de l’empereur, qui commandait dans le pays, accourt à marches forcées, pour secourir cette place importante; il la délivre en effet , et repousse le duc de Weimar non sans éprouver une grande perte. Mais, à la surprise générale, le prince reparaît le troisième jour, 21 février 1638, à la vue des Impériaux, qui, dans une pleine sécurité aprè$ leur victoire, se reposaient près de Rheinfelden, et il les défait dans une grande bataille, où les quatre généraux de l’empereur, Savelli , Jean de Werth, Enkeford et Sperreuter, sont faits prisonniers avec deux mille hommes. Deux d'entre eux , Jean de Werth et Enkeford, furent plus tard amenés en France, par l’ordre de Richelieu, pour flatter, par la vue de prisonniers si
35i HISTOIKE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS.
célèbres, la vanité française, et tromper la misère publique par l’étalage des victoires qu'on avait remportées. Les étendards et les drapeaux conquis furent aussi, dans le même dessein, portés en procession solennelle à l'église de Notre-Dame, balancés trois fois devant l’autel, et remis à la garde du sanctuaire.
La prise de Rheinfelden, de Rœteln et de Fribourg fut la suite la plus prochaine de la victoire que Bernard avait remportée. Son armée s'accrut considérablement, et, quand il vit la fortune se déclarer pour lui , ses plans s’étendirent. La forteresse de Brisacli sur le haut Rhin commandait ce fleuve et était considérée comme la clef de l'Alsace. Aucune place dans ces contrées n'était plus importante pour l’empereur, aucune n’avait été l’objet d’autant de soins, (larder Brisach avait été la principale destination de l'armée italienne sous les ordres de Féria; la force de ses ouvrages et l’avantage de sa situation défiaient toutes les attaques de vive force, et les généraux de l'Empire qui commandaient dans le pays avaient l’ordre de tout hasarder pour la conservation de cette place. Mais le duc de Weimar se confia dans son bonheur, et résolut de l’attaquer. Imprenable par la force, elle ne pouvait être réduite que par famine, et la négligence de son commandant, qui, ne s’attendant à aucune attaque, avait converti en argent ses grandes provisions de grains, hâta ce dénoûment. Comme dans ces circonstances la place ne pouvait soutenir un long siège, il fallait se hâter de la débloquer ou de lui fournir des vivres. Le général impérial de Gœtz s'avança donc au plus vite à la tête de douze mille hommes, et suivi de trois mille chariots de vivres, qu’il voulait jeter dans la ville. Mais, assailli près de Witteweyer par le duc Bernard , il perdit toute son armée, à l’exception de trois mille hommes, et tout le convoi qu’il amenait. Un malheur pareil arriva sur l'Ochsenfeld, près de Thann, au duc de Lorraine, qui s’avançait avec cinq ou six mille hommes pour délivrer la forteresse. Enfin, une troisième tentative du général de Gœtz pour sauver Brisach ayant échoué, cette place, après quatre mois de siège, pressée par la plus horrible famine, se rendit le 7 décembre 1638, à son vainqueur aussi humain qu’inébranlable.
La prise de Brisach ouvrit à l’ambition du duc de Weimar un champ sans bornes , et le roman de ses espérances commence