LIVRE CINQUIÈME
réunissait le froid et tranquille coup d’œil du général; à l’inébranlable courage de l'âge viril, la prompte résolution de la jeunesse; à l’ardeur impétueuse du guerrier, la dignité du prince, la modération du sage, et la probité de l’homme d’honneur. Ne se laissant abattre par aucun revers, il se relevait soudain plein de force après le plus rude coup ; nul obstacle ne pouvait arrêter son audace, nul échec ne domptait son invincible courage. Son esprit poursuivait un but élevé, peut-être inaccessible; mais la sagesse a pour les hommes de sa trempe d’autres lois que celles que nous appliquons d’ordinaire pour juger la multitude. Capable de faire de plus grandes choses que les autres, il pouvait aussi former des desseins plus hardis. Bernard de Weimar se présente dans l’histoire moderne comme un beau modèle de ces temps énergiques où la grandeur personnelle pouvait encore quelque chose, où la vaillance conquérait des États, où l’héroïsme élevait jusqu’au trône impérial un chevalier allemand.
La meilleure portion de l’héritage du duc était son armée, qu’il légua, avec l'Alsace, à son frère Guillaume. Mais cette armée, la Suède et la France croyaient avoir sur elle des droits fondés ; la Suède, parce qu’on l’avait levée au nom de cette couronne, qui avait reçu ses serments; la France, parce qu’elle l’avait entretenue de son argent. Le prince-électeur du Palatinat s’efforça aussi de s’en emparer, pour l’employer à reconquérir ses États, et il chercha, d’abord par ses agents, et enfin en personne, à la mettre dans ses intérêts. Il se fit même du côté de l’empereur une tentative pour la gagner; et cela ne doit pas nous surprendre à une époque où ce n’était pas la justice de la cause, mais seulement le salaire des services rendus, qui était pris en considération , et où la bravoure , comme toute autre marchandise, était à vendre au plus offrant. Mais la France, plus puissante et plus résolue, enchérit sur tous ses concurrents. Elle acheta le général d'Erlach, commandant de Brisach, et les autres chefs, qui lui livrèrent Brisach et toute l’armée. Le jeune comte palatin Charles-Louis, qui avait déjà fait, dans les années précédentes, une campagne malheureuse contre l'empereur, vit cette fois encore échouer son projet. Au moment de rendre à la France un si mauvais service, il s’achemina imprudemment par ce royaume, et il eut la malheureuse idée de déguiser son nom.
356 HISTOIRE DE LA fiUËRRË DE TRENTE ANS.
I/* cardinal, qui redoutait la justice de la cause du comte palatin, s'accommodait de tout prétexte pour renverser son dessein. Il le fit donc retenir à Moulins, contre le droit des gens, et ne lui rendit pas lu liberté avant que l'achat des troupes de Weimar ne fût conclu. Ainsi la France se vit maîtresse en Allemagne d’une armée nombreuse et bien exercée, et ce ne fut proprement qu'alors quelle commença en son nom la guerre contre l'empereur.
Mais ce n’était plus Ferdinand 11 contre qui elle se présentait maintenant comme ennemi déclaré : la mort l’avait enlevé dûs le mois de février 1637, dans la cinquante-neuvième année de son ûge. La guerre, que sa passion de dominer avait allumée, lui survécut. Pendant son règne de dix-huit ans, il n'avait jamais posé l'épée; jamais, aussi longtemps qu’il por a le sceptre, il n'avait goûté le bienfait de la paix. Né avec les talents du bon souverain, orné de nombreuses vertus qui fondent le bonheur des peuples, doux et humain par nature, nous le voyons, par une idée mal entendue des devoirs du monarque, instrument à la fois et victime de passions étrangères, manquer sa destination bienfaisante; nous voyons l’ami de la justice dégénérer en oppresseur de l’humanité, en ennemi de la paix, en fléau de ses peuples. Aimable dans la vie privée, digne de respect dans son administration, mais mal informé dans sa politique, il réunitsur sa tête les bénédictions de scs sujets catholiques et les malédictions du monde protestant. L’histoire présente d'autres despotes pires que Ferdinand 11, et cependant lui seul a allumé une guerre de trente ans; mais il fallait que l'ambition de ce seul homme co'incidûl, par malheur, justement avec un tel siècle, avec de tels préparatifs, avec de tels germes de discorde, pour être accompagnée de suites si fatales. Dans une époque plus paisible, cette étincelle n'aurait trouvé aucun aliment, et la tranquillité du siècle aurait étoutlé l’ambition de l’homme; mais alors le rayon funeste tomba sur un monceau de matières combustibles amassées dès longtemps, et l'Europe fut embrasée.
Ferdinand III, élevé, peu de mois avant la mort de son père, à la dignité de roi des Romains, hérita de son trône, de ses principes et de sa guerre. Mais Ferdinand 111 avait vu de près la détresse des peuples et la dévastation des provinces; témoin du