LIVRE CINQUIÈME
mal, il avait senti plus vivement le besoin de la paix. Moins dépendant des jésuites et des Espagnols, et plus équitable envers les religions différentes de la sienne, il pouvait , plus facilement que son père, écouter la voix de la modération. 11 l’écouta et donna la paix à l’Europe, mais ce ne fut qu’après avoir lutté pendant onze années avec l’épée et la plume; ce fut seulement quand toute résistance devint inutile, et quand l'impérieuse nécessité lui dicta sa dure loi.
La fortune favorisa le début de son règne, et ses armes furent victorieuses contre les Suédois. Après avoir remporté, sous le commandement énergique de Banner, la victoire de Wittstock, ils avaient accablé la Saxe en y prenant leurs quartiers d’hiver, et ouvert la campagne de 1637 par le siège de Leipzig. La courageuse résistance de la garnison et l’approche des troupes électorales et impériales, sauvèrent cette ville. Banner, pour n’être pas séparé de l’Elbe, fut forcé de se retirer à Torgau; mais la supériorité des Impériaux l’en chassa encore, et, enveloppé de bandes ennemies, arrêté par des rivières, poursuivi par la famine, il lui fallut faire vers la Poméranie une retraite extrêmement dangereuse, dont la hardiesse et l’heureux succès touchent au roman. Toute l’armée passa l’Oder à un gué près de Furstenberg, et le soldat, qui avait de l’eau jusqu'au cou, traîna lui-inême les canons, parce que les chevaux ne voulaient plus tirer. Banner avait compté trouver, au delà de l’Oder, son lieutenant Wrangel , qui était en Poméranie, et, avec ce renfort, il voulait faire tête à l’ennemi. Wrangel ne parut pas, et, à sa place, une armée, impériale s’était postée à Landsberg, pour fermer le chemin aux Suédois fugitifs. Banner reconnut alors qu'il était tombé dans un piège funeste, d’où il ne pouvait échapper. Derrière lui , un pays affamé, les Impériaux et l’Oder; à gauche, l’Oder, qui, gardé par le général impérial Bucheim, ne permettait pas le passage; en avant, Landsberg, Cuslrin, la Wartha et une armée ennemie; à droite, la Pologne, à laquelle, malgré la trêve, on ne pouvait trop se fier ; sans un prodige, il se voyait perdu, et déjà les Impériaux triomphaient de sa ruine inévitable. Le juste ressentiment de Banner accusait les Français d’être les auteurs de ce revers. Ils n’avaient pas fait sur le Rhin la diversion promise, et leur inaction permettaità l’empereur d’employer toutes
358 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. ses forces contre les Suédois. « Si nous devons un jour, s’écria le général irrité, en s'adressant au résident français qui suivait le camp suédois, si nous devons, unis avec les Allemands, combattre contre la France, nous ne ferons pas tant de façons pour passer le Rhin. » Mais les reproches étaient alors prodigués en vain; l’urgence du péril demandait de la résolution et de l’activité. Pour éloigner, s'il se pouvait, l’ennemi de l’Oder par une fausse marche, Banner feignit de vouloir s’échapper par la Pologne : il envoya en avant sur cette route la plus grande partie des bagages, et fit prendre cette direction à sa femme et à celles des autres officiers. Aussitôt les Impériaux se portent vers la frontière polonaise, pour lui fermer le passage; Bucheim lui-même quitte son poste, et l’Oder est libre. Sans délai , Banner retourne vers ce lleuve dans les ténèbres de la nuit, et, comme auparavant, près de Furstenberg, sans ponts, sans bateaux, il passe avec ses troupes, ses bagages et son artillerie, à un mille au-dessus de Cüstrin. Il atteignit sans perte la Poméranie, dont il se partagea la défense avec Herman Wrangel.
Mais les Impériaux, sous les ordres de Gallas, pénètrent, près de Ribses, dans ce duché, et l'inondent de leurs troupes, supérieures en nombre. Usedom et Wolgast sont pris d’assaut, Deirunin par capitulation, et les Suédois sont refoulés jusqu'au fond de la Poméranie postérieure. Alors pourtant il s'agissait plus que jamais de se maintenir dans ce pays, car le duc Bogisla XIV était mort cette année même, et il importait au royaume de Suède de faire valoir ses prétentions sur le duché. Pour empêcher l’électeur de Brandebourg de soutenir ses droits, fondés sur un pacte de succession réciproque et sur le traité de Prague, la Suède fait les derniers ellbrts et appuie ses généraux, de la manière la plus énergique, avec de l’argent et des soldats. Les atîaires des Suédois prennent aussi un aspect plus favorable dans d’autres parties de l’Empire, et ils commencent à se relever du profond abaissement où ils étaient tombés par l’inaction de la France et la défection de leurs alliés. Eu ellet, après leur retraite précipitée en Poméranie, ils avaient perdu dans la haute Saxe une place après l'autre; les princes de Mecklembourg, pressés par les armes impériales, commençaient à se tourner du côté de l'Autriche, et même le duc Georges
LIVRE CINQUIÈME, de Lunebourg se déclara contre les Suédois. Ehrenbreitstein , vaincu par la famine, ouvrait ses portes au général bavarois Jean de Werth, et les Autrichiens s’emparaient de tous les retranchements élevés sur le Rhin. La France avait éprouvé des pertes dans sa lutte contre l’Espagne , et le succès ne répondait pas aux fastueux préparatifs avec lesquels on avait ouvert la guerre contre cette couronne. Tout ce que les Suédois avaient possédé dans l’intérieur de l’Allemagne était perdu, et ils ne se maintenaient plus que dans les principales places de la Poméranie. Une seule campagne suflit pour les relever de cette chute profonde, et la puissante diversion que le victorieux Bernard fait aux armes impériales sur les bords du Rhin, amène une prompte révolution dans toute la situation de la guerre.
l.es ditférends entre la France et la Suède étaient enfin apaisés, et l’ancien traité entre les deux couronnes avait été confirmé & Hambourg, avec de nouveaux avantages pour les Suédois. Dans la Hesse, la prudente landgrave Amélie, après la mort de Guillaume, son époux, se chargea du gouvernement avec l’approbation des états, et maintint ses droits avec beaucoup de résolution, malgré l’opposition de l’empereur et de la ligne de Darmstadt. Déjà dévouée avec zèle, par principe religieux, au parti suédois-protestant , elle n'attendait qu’une occasion propice pour se déclarer hautement et activement en sa faveur. Cependant, par une sage réserve et des négociations adroitement conduites, elle réussit à tenir l'empereur dans l’inaction jusqu’au moment où elle eut conclu un traité soeret avec la France , et où les victoires de Bernard eurent donné aux affaires des protestants un tour favorable. Alors elle jeta tout à coup le masque, et renouvela l’ancienne amitié de la Hesse avec la couronne suédoise. Les triomphes du duc Bernard excitèrent aussi le prince-électeur du Palatinat à tenter la fortune contre l'ennemi commun. Avec l'argent de l’Angleterre, il leva des troupes en Hollande, établit un magasin à Meppen, et se réunit en Westphalie avec les troupes suédoises. A la vérité, son magasin fut perdu et son armée battue, près de Flolha, par le comte Hatzfeld; cependant son entreprise avait occupé quelque temps l'ennemi et facilité les opérations des Suédois en d'autres pays. Plusieurs encore de leurs anciens amis reparurent dès que la
fortune se déclara en leur faveur, et ce fut déjà pour eux un assez grand bénéfice de voir les États de la basse Saxe embrasser la neutralité.
Favorisé par ces avantages importants, et renforcé par quatorze mille hommes de troupes fraîches, venues de Suède et de Livonie, Banner ouvrit, plein de bonnes espérances, la campagne de 1638. Les Impériaux, qui occupaient la Poméranie antérieure et le Mecklembourg, abandonnèrent la plupart leurs postes ou accoururent par bandes sous les drapeaux suédois pour échapper à la famine, leur plus cruel ennemi dans ces contrées saccagées et appauvries. Les marches et les cantonnements avaient si affreusement dévasté tout le pays entre l’Elbe et l’Oder, que Banner, alin de pouvoir pénétrer en Saxe et en Bohême, et de ne pas mourir de faim sur la route avec toute son armée, prit, de la Poméranie postérieure, un détour vers la basse Saxe, et n’entra dans la Saxe électorale que par le territoire d’Halberstadt. Les États de la basse Saxe, impatients d’être délivrés d’un hôte si famélique, le fournirent des vivres nécessaires, en sorte qu’il eut à Magdebourg du pain pour son armée, dans un pays où la famine avait déjà surmonté l’horreur pour la chair humaine. Il effraya la Saxe par sa venue dévastatrice ; mais ce n’était pas sur cette province épuisée, c'était sur les États héréditaires de l’empereur que ses vues étaient dirigées. Les victoires de Bernard élevaient son courage , et les riches provinces de la maison d'Autriche excitaient son avidité. Après avoir battu près d’Elsterberg le général impérial de Salis, écrasé près de Chemnitz 1 l'armée saxonne, et emporté la ville de Pirna, il pénétra en Bohème avec une force irrésistible, passa l’Elbe, menaça Prague, prit Brandeis et Leutmeritz, battit le général de Hofkirchen, qui commandait dix régiments, et répandit la terreur et le ravage dans tout le royaume sans défense. On faisait sa proie de tout ce qu’on pouvait prendre avec soi, et ce qui ne pouvait être consommé ou pillé était détruit. Pour emporter d’autant plus de blé, on séparait les épis de leurs tiges, et l’on gâtait ce qu’on laissait. Plus de mille châteaux, bourgs et villages furent réduits en cendres, et l’on en vit sou-
I. Dans la première édition : « Elstcrbug, » et « Schomnitz. »
LIVRE CINQUIÈME, vent jusqu'à cent livrés aux flammes en une seule nuit. De la Bohême, Banner fit des courses en Silésie, et même la Moravie et l’Autriche étaient sur le point d’éprouver sa rapacité. Pour s’y opposer, il fallut qu’Hatzfeld accourût de Westphalie et Piccolomini des Pays-Bas.
L’archiduc Léopold , frère de l’empereur, reçut le bâton du commandement pour réparer les fautes de Gallas, son prédécesseur, et relever l’armée de sa profonde décadence. le succès justifia ce changement, et la campagne de 1640 parut prendre une très-fàcheuse tournure pour les Suédois. En Bohême, ils sont chassés de quartier en quartier, et, occupés uniquement de mettre leur butin en sûreté, ils se retirent à la hâte par les montagnes de Misnie. Mais, poursuivis même à travers la Saxe par l’ennemi qui les presse, et battus près de Plauen, ils sont forcés de chercher un asile en Thuringe. Devenus en un seul été maîtres de la campagne, ils retombent aussi promptement dans la plus profonde faiblesse, pour reprendre encore l’avantage, et passer ainsi continuellement d’une extrémité à l’autre par de rapides révolutions. L’armée de Banner, affaiblie, et menacée, dans son camp près d’Erfurt, d’une ruine totale, se relève tout à coup. Les ducs de Lunebourg renoncent à la paix de Prague, et amènent à Banner les mêmes troupes qu'ils avaient fait combattre contre lui peu d’années auparavant. La Hesse lui envoie des secours, et le duc de Longueville se joint à ses drapeaux avec l’armée laissée par le duc Bernard. De nouveau supérieur en forces aux Impériaux, Banner leur offre la bataille près de Saalfeld ; mais leur chef Piccolomini l'évite prudemment, et il a choisi une trop bonne position pour pouvoir être forcé de combattre. Lorsqu’enfin les Bavaroise séparent des Impériaux et dirigent leur marche vers la Franconie, Banner tente une attaque sur ce corps isolé ; mais l'habileté du général bavarois de Mercy et l’approche rapide du gros des forces autrichiennes font échouer l'entreprise. Les deux armées se rendent alors dans la Hesse, épuisée, où elles s’enferment, à peu de distance l’une de l’autre, dans un camp fortifié, jusqu’à ce que la disette et la rigueur de la saison les chassent enlin de celle contrée appauvrie. Piccolomini choisit pour ses quartiers d’hiver les bords fertiles du Wéser ; mais, devancé par Banner, il est contraint de les aban-
362 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. donner aux Suédois et d’imposer sa visite aux évêchés de Franconie.
Vers ce même temps, une diète était rassemblée à Ratisbonne, où l'on devait entendre les plaintes des États, travailler à la tranquillité de l’Empire et prononcer sur la guerre et la paix. La présence de l'empereur, qui présidait le collège des princes, la pluralité des voix catholiques dans le conseil des électeurs, le nombre supérieur des évêques et l’absence de plusieurs voix évangéliques firent tourner les délibérations à l’avantage de l'empereur, et il s’en fallut l>eaucoup que dans cette diète l’Empire fût représenté. Les protestants la considérèrent, avec assez de raison, comme une conjuration de l’Autriche et de ses créatures contre le parti protestant, et, à leurs yeux, il pouvait sembler méritoire de troubler cette diète ou de la disperser.
Banner forma ce projet téméraire. La gloire de scs armes avait souffert dans la dernière retraite de Bohême, et il fallait une action hardie pour lui rendre son premier éclat. Sans confier son dessein à personne, il quitta, au plus fort de l’hiver de 1641, ses quartiers de Lunehourg, aussitôt que les routes et les rivières furent gelées. Accompagné par le maréchal de Guébriant, qui commandait les troupes de France et de Weimar, il dirigea sa marche vers le Danube par la Thuringe et le Voigtland, et parut devant Ratisbonne, avant que la diète pût être avertie de sa funeste arrivée. La consternation des membres de l’assemblée ne peut se décrire : dans la première frayeur, tous les députés se disposaient à la fuite. L’empereur seul déclara qu’il ne quitterait pas la ville, et il fortifia les autres par son exemple. Malheureusement pour les Suédois, le temps se radoucit, en sorte que le Danube dégela et qu’il fut impossible de le passer, soit à pied sec, soit en bateaux à cause des énormes glaçons qu'il charriait. Cependant, pour avoir fait quelque chose, et pour humilier l’orgueil de l’empereur d’Allemagne, Banner commit l’impolitesse de saluer la ville de cinq cents coups de canon, qui, du reste, firent peu de mal. Déçu dans cette entreprise, il résolut de s’enfoncer dans la Bavière et dans la Moravie sans défense, où un riche butin et des cantonnements plus commodes attendaient ses troupes dépourvues. Mais rien