‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 177 sur 219 · Littéralement « la Forêt · texte numérisé non relu

Littéralement « la Forêt

364 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. penchant de sa ruine. Mais les vertus du héros s 'associaient chez lui à tous les défauts, à tous les vices, que la carrière des armes enfante ou du moins favorise. Aussi impérieux dans le commerce de la vie qu'à la tête de son armée, rude comme son métier, orgueilleux comme un conquérant, il n’opprimait pas moins les princes allemands par son arrogance que leurs provinces par ses exactions. Il se dédommageait des fatigues de la guerre dans les plaisirs de la table et dans les bras de la volupté, aux délices de laquelle il se livra avec excès jusqu’à ce qu’enfin il les expia par une mort prématurée. Mais, voluptueux comme un Alexandre et un Mahomet II , il se jetait avec la même facilité des bras de la volupté dans les plus durs travaux de la guerre, et le général se montrait soudain dans toute sa grandeur, au moment où l’armée murmurait contre le débauché. Environ quatre-vingt mille hommes tombèrent dans les nombreuses batailles qu’il livra, et près de six cents étendards et drapeaux ennemis, qu’il envoya à Stockholm, attestèrent ses victoires. La perte de ce grand chef ne tarda pas à être vivement sentie par les Suédois et l’on craignit de ne pouvoir le remplacer. L’esprit de révolte et de licence, contenu par l’autorité prépondérante de ce général redouté, s’éveilla aussitôt qu’il ne fut plus. Les officiers réclament avec une effrayante unanimité l'arriéré de leur solde, et aucun des quatre généraux qui se partagent le commandement après Banner ne possède l’autorité nécessaire pour satisfaire ces impatients solliciteurs, ou leur imposer silence. La discipline se relâche, la disette croissante, et les lettres de rappel écrites par l'empereur, diminuent l'armée chaque jour ; les troupes de France et de Weimar montrent peu de zèle ; celles de Lunebourg abandonnent les drapeaux des Suédois, parce que les princes de la maison de Brunswick, après la mort du duc Georges, font leur accommodement avec l’empereur; et enfin les Hessois se séparent d'eux aussi pour chercher en Westphalie de meilleurs cantonnements. L’ennemi profite de ce fâcheux interrègne, et, quoique battu complètement dans deux actions, il réussit à faire dans la basse Saxe des progrès considérables.

Enfin parut, avec de l'argent et des troupes fraîches, le nouveau généralissime suédois. C’était Bernard Torstensohn, élève

LIVRE CINQUIÈME, de Gustave-Adolphe, et le plus heureux successeur de ce héros, aux côtés duquel il se trouvait déjà, en qualité de page, pendant la guerre de Pologne. Perclus de goutte et cloué sur sa litière, il surpassa tous ses adversaires par la célérité, et ses entreprises avaient des ailes, tandis que son corps portait la plus afl'reuse des chaînes. Sous lui, le théâtre de la guerre change, et de nouvelles maximes régnent, que la nécessité impose et que le succès justifie. Tous les pays pour lesquels on s’est battu jusqu’alors sont épuisés, et, tranquille dans ses provinces les plus reculées, l'Autriche ne sent pas les calamités de la guerre, sous laquelle gémit et saigne toute l'Allemagne. Torstensohn lui fait subir le premier cette amère expérience; il rassasie ses Suédois à la riche table de l’Autriche, et jette la torche incendiaire jusqu’au trône de l’empereur.

L'ennemi avait remporté en Silésie des avantages considérables sur le général suédois Stalhantsch, et l’avait repoussé vers la Nouvelle-Marche. Torstensohn, qui s’était réuni dans le pays de Lunebourg avec la principale armée suédoise , appela à lui ce général , et , en 16A2, traversant le Brandebourg, qui avait commencé, sous le grand électeur, à observer une neutralité armée, il envahit tout à coup la Silésie. Glogau est emporté, l’épée à la main , sans approches et sans brèche ; le duc François-Albert de Lauenbourg est battu et tué d’un coup de feu près de Schweidnitz; cette ville est conquise, comme presque toute la Silésie en deçà de l’Oder. Alors Torstensohn pénétra, avec une force irrésistible , jusqu’au fond de la Moravie , où nul ennemi de l’Autriche n’était encore parvenu; il s’empara d’Olmütz et fit trembler même la capitale de l'Empire. Cependant Piccolomini et l’archiduc Léopold avaient rassemblé des forces supérieures , qui repoussèrent le conquérant suédois de la Moravie et bientôt même de la Silésie, après qu’il eut fait une tentative infructueuse sur Brieg. Renforcé par Wrangel , Torstensohn osa , il est vrai, marcher de nouveau contre un ennemi plus nombreux , et débloqua Grossglogau ; mais il ne put ni amener l’ennemi à une bataille, ni exécuter ses plans sur la Bohème. Il envahit alors la Lusace, où il prit Zittau à la vue de l’ennemi, et, après une courte halte, il dirigea par la Misnie sa marche sur l’Elbe, qu’il passa près de Torgau. Puis

il menaça Leipzig d’un siège el se flatta de recueillir dans cette ville opulente, épargnée depuis dix ans, une ample provision de vivres, et de Tories contributions. !

Aussitôt les Impériaux , sous Léopold et Piccolomini , accourent par Dresde pour faire lever le siège , et Torstensohn , pour n'ètre pas enfermé entre l'armée et la ville, marche hardiment à leur rencontre en ordre de bataille. Par un retour surprenant des choses, on se rencontrait alors de nouveau sur le même terrain que Gustave-Adolphe avait illustré par une victoire décisive , onze années auparavant , et , sur ce sol sacré , l'héroïsme des devanciers excitait à une noble lutte leurs successeurs. Les généraux suédois Stalhantsch et Willenberg se jettent avec une telle impétuosité sur l’aile gauche des Autrichiens, qui n’a pas encore achevé de se former, que toute la cavalerie qui la couvre est culbutée et mise hors d’état de combattre. Mais un sort pareil menaçait déjà l’aile gauche des Suédois, quand la droite, victorieuse, vint à son secours, prit l’ennemi à dos et en flanc, et rompit ses lignes. De part et d'autre l’infanterie demeura ferme comme une muraille, et, lorsqu’elle eut épuisé toute sa poudre, elle combattit à coups de crosses, jusqu’à cequ'enfin les Impériaux, enveloppés de toutes parts, furent contraints d’abandonner le champ de bataille, après un combat de trois heures. Les chefs des deux armées impériales avaient fait les plus grands efforts pour arrêter leurs fuyards , et l’archidué Léopold fut , avec son régiment , le premier à l'attaque et le dernier à la retraite. Cette sanglante victoire coûta aux Suédois plus de trois mille hommes , et deux de leurs meilleurs généraux , Schlangen et Lilienhœk. Du côté des Impériaux , cinq mille hommes restèrent sur la place, et presque autant furent faits prisonniers. Toute leur artillerie; qui était de quarante-six canons, la vaisselle d’argent et la chancellerie de l’archiduc, tous les bagages de l’armée, tombèrent dans les mains des vainqueurs. Torstensohn , trop affaibli par sa victoire pour être en état de poursuivre l'ennemi, se porta devant Leipzig; et l’armée vaincue, en Bohême, où les régiments fugitifs se rallièrent. L’archiduc Léopold ne put maîtriser le chagrin que lui causait cette défaite , et le régiment de cavalerie qui l’avait occasionnée par sa prompte fuite

LIVRE CINQUIÈME, éprouva les effets de sa colère. A Rackonitz en Bohème, il le déclara infime en présence des autres troupes, lui ôta tous ses chevaux , ses armes et ses insignes , lit déchirer ses étendards, condamner à mort plusieurs officiers et décimer les soldats.

Leipzig, qui fut conquis trois semaines après la bataille , fut la plus belle proie du vainqueur. 11 fallut que la ville habillât de neuf toute l'armée suédoise , et se rachetât du pillage par une rançon de trois tonnes d’or , à laquelle on lit contribuer aussi , en leur imposant des taxes , les commerçants étrangers qui avaient à Leipzig leurs magasins. Durant l'hiver, Torstensohn se porta encore sur Freiberg, et brava pendant plusieurs semaines devant cette ville la rigueur de la température, se flattant de lasser par sa constance le courage des assiégés. Mais il ne fit que sacrilier ses troupes , et l'approche de Piccolomini le contraignit enlin de se retirer avec son armée affaiblie. Toutefois c’était déjà un gain à ses yeux d'avoir forcé l'ennemi de renoncer aussi au repos des quartiers d’hiver, dont il se privait lui-même volontairement , et de lui avoir fait perdre plus de trois mille chevaux dans cette pénible campagne d'hiver. Il fît alors un mouvement sur l’Oder , pour se renforcer des garnisons de Poméranie et de Silésie; mais il reparut, avec la rapidité de l'éclair, aux frontières de Bohême, parcourut ce royaume, et débloqua Olmutz en Moravie, qui était vivement pressé par les Impériaux. De son camp près de Dobitschau, à deux milles d'Olmütz, il dominait toute la Moravie; il l’accabla par de pesantes exactions et fit courir ses bandes jusqu'aux ponts de Vienne. Vainement l'empereur s’efforça d'armer pour la défense de cette province la noblesse hongroise: elle allégua ses privilèges, et refusa de servir hors de sa patrie. Pendant cette infructueuse négociation, on perdit le temps d’opposer à l'ennemi une active résistance , et on laissa toute la Moravie en proie aux Suédois.

Tandis que Bernard Torstensohn étonnait amis et ennemis par ses marches et ses victoires, les armées alliées n’étaient pas restées oisives dans les autres parties de l’Empire. Les Hessois et l’armée de Weimar, sous le comte d'Eberstein et le maréchal de Guébriant , avaient fait irruption dans l’archevêché de Cologne, pour y prendre leurs quartiers d'hiver. L'électeur,

pour se défendre de ces hôtes pillards , appela le général impérial de Hatzfeld , et rassembla ses propres troupes sous le général Latnbov. Les alliés attaquèrent ce dernier près de Kempen, au mois de janvier 1 G42 , et le défirent dans une grande bataille, où ils lui tuèrent deux mille hommes et firent quatre mille prisonniers. Cette victoire importante leur ouvrit tout l’électorat et les pays voisins , en sorte que non-seulement ils y établirent et y maintinrent leurs quartiers, mais qu’ils en tirèrent aussi des renforts considérables en hommes et en chevaux.

Guébriant laissa les Hessois défendre contre le comte de Hatzfeld leurs conquêtes sur le bas Rhin , et s’approcha de la Thuringe pour soutenir les entreprises de Torstensohn en Saxe. Mais, au lieu de réunir ses forces à celles des Suédois, il revint précipitamment sur le Mein et le Rhin, dont il s’était déjà éloigné plus qu’il ne devait. Les Bavarois, sous Mercy et Jean de Werth , l’ayant devancé dans le margraviat de Bade , il erra, pendant plusieurs semaines, en proie aux rigueurs de la saison, sans abri, réduit à camper le plus souvent sur la neige, jusqu’à ce qu’il trouva enfin dans le Brisgau un misérable refuge. Il reparut, il est vrai, en campagne l'été suivant, et occupa en Souabe l’armée bavaroise , de sorte qu’elle ne put débloquer Thionville assiégée par Coudé; mais il fut bientôt refoulé, par l’ennemi supérieur en nombre, jusqu’en Alsace, où il attendit des renforts.

La mort du cardinal de Richelieu, qui était arrivée au mois de novembre 16à2, et le changement de souverain et de ministre qu’avait entraîné la mort de Louis XIII , au mois de mai 1643 , avaient détourné quelque temps de la guerre d’Allemagne l’attention de la France , et ralenti les opérations militaires. Mais Mazarin, héritier du pouvoir de Richelieu, de ses maximes et de ses projets, suivit, avec une ardeur nouvelle, le plan de son prédécesseur, si cher que coûtât aux Français cette grandeur politique de la France. Richelieu avait employé contre l’Espagne la principale force des armées : Mazarin la tourna contre l’empereur, et , par les soins qu’il consacra à la guerre d’Allemagne, il vérifia sa maxime : que l’armée d’Allemagne était le bras droit de son roi et le boulevard

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