LIVRE CINQUIÈME
contribuait à augmenter l'incertitude. De la Silésie il s’avança vers l'Elbe, en faisant divers détours, et les Impériaux le suivirent jusqu'en Lusace. Il jeta un pont sur l'Elbe près de Torgau. et lit courir le bruit qu'il allait.entrer par la Misnie dans le haut Palatinat et la Bavière. Près de Barby, il feignit encore de vouloir passer le fleuve, mais il descendit toujours plus bas le long de l’Elbe, jusqu'il Havelberg, où il lit savoir à son armée surprise qu'il la menait dans le Holstein contre les Danois.
Dès longtemps la partialité que le roi Christian IV laissait paraître contre les Suédois , dans l’office de médiateur dont il s’était chargé, la jalousie avec laquelle il travaillait contre le progrès de leurs armes, les obstacles qu'il opposait dans le Sund à leur navigation, et les charges qu'il faisait peser sur leur commerce naissant, avaient excité le mécontentement de la couronne de Suède, et enfin les injures, devenant toujours plus nombreuses, avaient provoqué sa vengeance. Si hasardeux qu’il parût être de s'engager dans une nouvelle guerre, tandis qu’on était presque écrasé sous le poids de l’ancienne, au milieu des victoires même qu’on remportait, la soif de la vengeance et la vieille haine nationale élevèrent cependant le courage des Suédois au-dessus de toutes les difficultés , et les embarras mêmes dans lesquels on se voyait jeté par la guerre en Allemagne, furent un motif de plus pour tenter la fortune contre le Danemark. On avait fini par en venir à une telle extrémité, qu'on ne poursuivait la guerre que pour procurer aux troupes du travail et du pain ; que l’on se battait presque uniquement pour avoir les meilleurs quartiers d’hiver, et qu'on estimait plus que le gain d'une grande bataille d’avoir bien cantonné son armée. Mais presque toutes les provinces de l’empire d’Allemagne étaient désolées et épuisées, on manquait de vivres, de chevaux et d’hommes, et le Holstein avait de tout cela en abondance. Quand on n’eût gagné rien de plus que de recruter l’armée dans cette province , de rassasier les chevaux et les soldats, et de mieux monter la cavalerie, pour un pareil résultat il valait déjà la peine de risquer l’entreprise. D’ailleurs, au moment de l’ouverture des conférences de paix, il était avant tout essentiel d’arrêter la funeste influence du Danemark sur les négociations ; de retarder le plus possible, par
372 HISTOIRE DK LA GUERRE DE TRENTE ANS. la confusion des intérêts, la paix elle-même, qui ne semblait lias devoir être fort avantageuse pour la couronne de Suède; et, comme son plus grand intérêt à elle était la fixation du dédommagement auquel elle croyait avoir droit, il lui importait d'augmenter le nombre de ses conquêtes, pour obtenir d’autant plus sûrement la seule qu’elle désirât conserver. Le mauvais état où se trouvait le Danemark justifiait encore de plus grandes espérances, pourvu qu’on exécutât l’entreprise promptement et sans bruit, ür, le secret fut si bien gardé à Stockholm, que les ministres danois n'en eurent aucun soupçon ; ni la France ni la Hollande n’en reçurent la confidence. La guerre même fut la déclaration de guerre, et Torstensohn était dans le Holstein avant qu’on pressentit une hostilité. Sans être arrêtées par aucune résistance, les troupes suédoises inondent ce duché, et s’emparent de toutes les places fortes, excepté Rensboùrg et Glückstadt. Une autre armée pénètre dans la Scanie, qui ne su défend pas avec plus de succès , et la saison orageuse empêche seule les chefs de passer le petit Bell et de porter la guerre jusque en Fionie et en Seeland. La (lotte danoise est battue près de Femern, et Christian lui-même , qui s’y trouvait, perd l’œil droit, frappé d'un éclat de bois. Séparé par une grande distance des forces de l’empereur, son allié, ce monarque est sur le point de voir son royau me entier envahi par les forces suédoises. Tout semblait très-sérieusement annoncer l'accomplissement de la prédiction que l’on se racontait du fameux Tyclio- Brahé : qu’en 1644 Christian IV serait forcé de s’exiler de son royaume un bâton à la main.
Mais l’empereur ne pouvait voir avec inditrérence le Danemark livré en proie aux Suédois, et la conquête de ce royaume augmenter leur puissance. Quelque grandes que fussent les difficultés qui s'opposaient à une si longue marche à travers des pays tous affamés, il ne tarda point cependant à faire marcher vers le Holstein, avec une armée, le comte de Callas, à qui l’on avait de nouveau confié le commandement général des troupes après la retraite de Piccolomini. Gallas parut en effet dans ce duché, s'empara de Kiel , et se flatta, après sa jonction avec les Danois, d'enfermer dans le Jutland l’armée suédoise. Dans le même temps, les Hessois et le général suédois Kœnigsmark
I.1VRE CINQUIÈME, étaient occupés par Hatzfeld et par l’archevêque de Brême, fils de Christian IV; et Kœnigsmark était attiré en Saxe par une attaque sur la Misnic. Mais Torstensohn, avec son armée, qui venait de recevoir des renforts, marcha, par le défilé inoccupé entre Schleswig et Stapelhohn, à la rencontre de Gallas, et le poussa, en remontant le cours de l'Elbe, jusqu’à Bernbourg, où les Impériaux s’établirent dans un camp retranché. Torstensohn passa la Saalc, et occupa une position telle, qu’il prenait à dos les ennemis et les séparait de la Saxe et de la Bohême. Alors la famine commença à ravager leur camp et fit périr la plus grande partie de l'armée. La retraite sur Magdebourg n'améliora point cette situation désespérée. La cavalerie, qui essayait de s’échapper par la Silésie, fut atteinte et dispersée par Torstensohn près de Jüterbock; le reste de l'armée, après avoir vainement essayé de s'ouvrir un passage l'épée à la main, fut presque entièrement détruit près de Magdebourg. De ses grandes forces , Gallas ne recueillit que quelques mille hommes et la réputation d’être le premier général du monde pour perdre une armée. Après cette malheureuse tentative pour sa délivrance, le roi de Danemark rechercha la paix , et l'obtint à Bremseboor, en 1645, sous de dures conditions.
Torstensohn poursuivit sa victoire. Tandis qu'un de ses lieutenants, Axel Lilienstern , inquiétait la Saxe électorale, et que Kœnigsmark soumettait tout le territoire de Brême, il pénétra lui-même en Bohême, à la tète de seize mille hommes, avec quatre-vingts pièces de canon, et chercha de nouveau à transporter la guerre dans les Etats héréditaires d'Autriche. A cette nouvelle, Ferdinand accourut lui-même à Prague, pour enflammer par sa présence le courage de ses troupes, et pouvoir, avec plus de promptitude et d'énergie, exercer son influence dans le voisinage même du théâtre de la guerre, vu qu’il lui manquait un habile général et qu'il n’y avait point d’harmonie entre les nombreux commandants. Sur son ordre, Hatzfeld rassembla toutes les forces de l'Autriche et de la Bavière; puis, contre son avis et sa volonté, le 24 février 1645, il opposa, près de Jankau ou Jankovvitz, la dernière armée de l'empereur, le dernier boulevard de ses Etats, à l'ennemi qui s’avançait. Ferdinand se reposait sur sa cavalerie, qui comptait trois mille chevaux de
374 HISTOIRE DE DA GUERRE DE TRENTE ANS. plus que celle de l'ennemi, et sur la promesse de la Vierge Marie, qui lui était apparue en songe et avait annoncé une victoire certaine.
La supériorité des Impériaux n’effraya point Torstensohn, qui n’avait pas coutume de compter ses ennemis. Dès la première attaque, l’aile gauche, que Gœtz, général de la ligue, avait engagée dans une position très-désavantageuse, entre des étangs et des bois, fut mise dans un désordre complet; le chef lui-même périt avec la plus grande partie de ses troupes, et presque toutes les munitions de l’armée furent prises. Ce début malheureux décida du sort de toute la bataille. Les Suédois, se poussant toujours en avant, s'emparèrent des hauteurs principales, et, après un sanglant combat de huit heures, après une charge furieuse de la cavalerie impériale, et la plus courageuse résistance de l'infanterie, ils furent maîtres du champ de bataille. Deux mille Autrichiens restèrent sur la place, et Hatzfeld lui-même fut contraint de se rendre prisonnier avec trois mille hommes. Ainsi furent perdus, dans le même jour, le meilleur général et la dernière armée de l'empereur.
Cette victoire décisive de Jankowitz ouvrait tout d’un coup à l’ennemi toutes les provinces autrichiennes. Ferdinand s’enfuit à Vienne précipitamment pour veiller à la défense de cette ville, et mettre en sûreté sa personne, ses trésors et sa famille. Les Suédois victorieux ne tardèrent j>as longtemps à se répandre comme un déluge dans la Moravie et l'Autriche. Après avoir conquis presque toute la Moravie, investi Brünn, occupé tous les châteaux et les villes fortes jusqu’au Danube, et emporté même la redoute élevée au Pont-du-Loup , non loin de Vienne, ils paraissent enfin h la vue de cette capitale; et le soin avec lequel ils fortifient les places conquises ne semble pas annoncer une courte visite. Après un long et funeste détour à travers toutes les provinces de l’empire d’Allemagne, le torrent de la guerre se replie enfin vers sa source, et le tonnerre de l'artillerie suédoise rappelle aux habitants de Vienne ces boulets que les rebelles bohèmes, lancèrent vingt-sept années auparavant dans le palais impérial. Le même théâtre ramène aussi les mêmes instruments d'attaque. Comme les rebelles de Bohème avaient apjielé à leur secours Bethlen Gabor, Torstensohn ap-