LIVRE CINQUIÈME
pelle son successeur Ragotzy. Celui-ci a déjà inondé de ses troupes la haute Hongrie, et l’on craint d'un jour à l’autre sa réunion avec les Suédois. Jean-Georges de Saxe, poussé à bout par les cantonnements de ces derniers dans son pays, laissé sans secours par l’empereur, qui, après la bataille de Jankowitz, n’est pas en état de se défendre lui même, recourt enlin au suprême et unique moyen de salut, celui de conclure avec les Suédois une trêve, qui est prolongée d’année en année jusqu’à la paix générale. L’empereur perd un ami dans le temps où un nouvel ennemi se lève contre lui aux portes de son empire, quand ses armées se fondent, quand ses alliés sont battus aux autres extrémités de l'Allemagne. Car l’armée française avait aussi effacé par une brillante campagne la honte de la défaite de Tuttlingen, et occupé sur le Ithin et en Souabe toutes les forces de la Bavière. Renforcée de nouvelles troupes, que le grand Turenne, déjà illustré par ses victoires en Italie, avait amenées de France au duc d’Enghien, elle parut, le 3 août 1644, devant Fribourg, que Mercy avait pris peu auparavant, et qu’il couvrait avec toute son armée, parfaitement retranchée. L’impétuosité de la valeur française échoua, il est vrai, contre la fermeté des Bavarois, et le duc d'Enghien dut se résoudre à la retraite , après avoir sacrifié inutilement près de six mille des siens. Mazarin versa des larmes sur cette grande perte, mais le dur Coudé, qui n’était sensible qu’à la gloire, n’en prit aucun souci. « Une seule nuit de Paris, l’entendit-on dire, donne la vie à plus d'hommes que cette action n'en a tué. » Cependant cette bataille meurtrière avait tellement affaibli les Bavarois, que, bien loin de pouvoir délivrer l’Autriche accablée, ils ne purent même défendre la rive du Rhin. Spire, Worins, Mannheim se rendent; la forteresse de l’hilippsbourg est prise par famine, et Mayence même se hâte de désarmer le vainqueur par une prompte soumission.
Ce qui avait défendu l’Autriche et la Moravie contre les Bohèmes au commencement de la guerre, les défendit cette fois encore contre Torstensohn. Ragotzy s’était avancé, il est vrai, jusqu'au Danube, dans le voisinage du camp suédois, avec su* troupes, au nombre de vingt-cinq mille hommes; mais ces bandes farouches et indisciplinées ne firent que dévaster le
376 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. pajs et augmenter la disette dans le camp des Suédois, au lieu de seconder par une activité bien dirigée les entreprises de Torstensohn. Le motif qui faisait entrer Ragotzy en campagne, comme auparavant Bethlen Gabor, c'était d'arracher un tribut à l’empereur, à ses sujets leur argent et leur bien; et l’un et l’autre chef s'en retournaient chez eux aussitôt qu’ils avaient atteint ce but. Ferdinand accorda au barbare, pour se débarrasser de lui, ce qu’il demandait , et, par un léger sacrifice, délivra ses Ktats de ce redoutable ennemi.
Cependant l’armée principale des Suédois s’était extrêmement alfaiblie par un long campement devant Brünn. Torstensohn, qui la commandait lui-même, épuisa vainement, pendant quatre mois, tout son talent dans l'art des sièges; la résistance répondit à l'attaque, et le désespoir exalta le courage du commandant de Souches, transfuge suédois, qui travail aucun pardon à attendre. La violence des épidémies, que la disette, la malpropreté et l’usage des fruits non mûrs engendrèrent dans le camp suédois, empesté parle long séjour des troupes, et d'autre part la soudaine retraite des Transylvains , contraignirent enfin Torstensohn de lever le siège. Comme tous les passages du Danube se trouvaient occupés, que d'ailleurs son armée était déjà très-réduite par les maladies et la disette, il renonça à son entreprise sur l'Autriche et la Moravie, se contenta, pour garder une clef de ces deux provinces, de laisser des garnisons suédoises dans les châteaux qu'il avait pris, et se mit en marche pour la Bohème, où les Impériaux le suivirent sous la conduite de l’archiduc Léopold. Celles des places perdues que ce prince n’avait pas recouvrées furent, après son départ^ emportées par le général impérial Bucheim, en sorte que, l'année suivante, la frontière autrichienne fut de nouveau complètement purgée d’ennemis, et que la tremblante capitale en fut quitte pour la peur. .Même en Bohême et en Silésie les Suédois ne se soutinrent qu’avec des succès très-variés, et ils parcoururent ces deux pays sans pouvoir s’y maintenir. Mais , quoique le succès de l’entreprise de Torstensohn ne répondit pas entièrement à ce que promettait son brillant début, elle eut cependant pour le parti suédois les suites les plus décisives, l’ar elle le Danemark lut forcé à la paix , la Saxe à la suspension d’armes; l'empereur