‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 182 sur 219 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

montra plus de condescendance dans le congrès, la France devint plus prévenante, et les Suédois eux-inéines plus confiants et plus hardis dans leurs rapports avec ces diverses couronnes. Après s’èlre acquitté d'une manière si éclatante de son grand devoir, celui à qui l'on devait ces avantages se retira, couronné de lauriers, dans le silence de la vie privée, pour chercher du soulagement aux souffrances que lui causait sa maladie.

Après la retraite de Torstensohn, l’empereur se voyait, à la vérité, garanti d'une invasion ennemie du côlé de la Bohême, mais un nouveau danger s’approcha bientôt des frontières autrichiennes par la Souabe et la Bavière. Turenne, qui s'était séparé de Condé, pour se tourner vers la Souabe, avait été complètement battu par Mercy, en 1645, non loin de Mergentheim , et les Bavarois vainqueurs pénétrèrent dans la Hesse sous leur vaillant général ; mais le duc d'Enghien accourut aussitôt d’Alsace avec un secours considérable , Kœnigsmark de Moravie, et les Hessois du Rhin, afin de renforcer l’armée battue, et les Bavarois furent repoussés jusqu'aux extrémités de la Souabe. Ils s'arrêtèrent enfin près du village d’Allersheim, non loin de Nœrdlingen , pour défendre la frontière de la Bavière. Mais l'impétueux courage du duc d’Enghien ne se laissa effrayer par aucun obstacle. Il conduisit ses troupes contre les retranchements de l’ennemi, et il se livra une grande bataille, que l'héroïque résistance des Bavarois rendit acharnée et meurtrière entre toutes, et que la mort de l’excellent général Mercy, le sangfroid de Turenne et l’inébranlable fermeté des Hessois décidèrent à l’avantage des alliés. Mais ce second sacrifice barbare de sang humain eut peu d’-influence sur la marche de la guerre et les négociations de paix. L’armée française, affaiblie par cette sanglante victoire, fut réduite plus encore par le départ des Hessois, et Léopold amena aux Bavarois des auxiliaires impériaux, en sorte que Turenne fut forcé de se replier en grande hôte vers le Rhin.

La retraite des Français permit à l'ennemi de tourner alors toutes ses forces vers la Bohême, contre les Suédois. Gustave Wrangel, qui n’était point un indigne successeur de Banner et de Torstensohn, avait obtenu, en 1646, le commandement général des troupes suédoises, qui, outre le corps de troupes légères de

378 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. Kœnigsmark et les nombreuses garnisons répandues dans l'Empire, comptaient encore environ huit mille chevaux et quinze mille fantassins. Après que l’archiduc Léopold eut renforcé de douze régiments bavarois de cavalerie et de dix-huit d'infanterie son armée qui se montait déjà à vingt-quatre mille hommes, il marcha contre Wrangel, et il espérait l’écraser par la supériorité de ses forces, avant que Kœnigsmark se joignit à lui, ou que les Français lissent une diversion. Mais Wrangel ne l’attendit pas, et courut par la haute Saxe vers le Wéser, où il prit Hœxter et l’aderborn. De là il se dirigea vers la Hesse pour opérer sa jonction avec Turenne, et appela à lui, dans son camp de Wetzlar, la troupe légère de Kœnigsmark Mais Turenne, enchaîné par les ordres de Mazarin, qui n’était pas fâché de voir mettre des bornes aux succès guerriers et à l’orgueil toujours croissant de la Suède, s’excusa sur la nécessité plus pressante de défendre les frontières néerlandaises du royaume de France, parce que les Hollandais avaient négligé cette année de faire la diversion promise. Mais, comme Wrangel continuait d’insister avec force sur sa juste demande, comme une plus longue résistance pouvait éveiller des soupçons chez les Suédois, peut-être même les disposer à une paix particulière avec l’Autriche, Turenne obtint enfin la permission désirée de renforcer l’armée suédoise.

La jonction s’opéra près de Giessen, et alors on se sentit assez fort pour tenir tête à l’ennemi, (’.elui-ci avait poursuivi les Suédois jusque dans la Hesse, où il voulait leur couper les vivres et empêcher leur réunion avec Turenne. Le double projet écboua, et les Impériaux se virent alors eux-mêmes séparés du Mein et, après la perte de leurs magasins, exposés à la plus grande disette. Wrangel profita de leur faiblesse pour exécuter une entreprise qui devait donner à la guerre une tout autre face. Il avait, lui aussi, adopté la maxime de son prédécesseur, de porter la guerre dans les Etats autrichiens; mais, découragé par le mauvais succès de Torstensohn , il espérait atteindre plus sûrement et plus eflicacemcnt le même but par un autre chemiu. 11 résolut de suivre le cours du Danube et de pénétrer à travers la Bavière jusqu’aux frontières autrichiennes. Gustave- Adolphe avait déjà formé un plan semblable, mais il n’avait pu le mettre à exécution , parce que , au milieu de sa carrière

LIVÜK CINQUIÈME, victorieuse, l'armée de Wallenslein et le danger de la Saxe l’avaient trop tôt appelé ailleurs. Le duc Bernard avait marché sur ses traces, et, plus heureux que Gustave-Adolphe, il avait déjà déplojé entre l’Isar et l’inn ses étendards triomphants; mais, lui aussi, il s'était vu forcé par le nombre et la proximité des armées ennemies de s'arrêter dans sa course héroïque et de ramener ses troupes. Ce qui n’avait pas réussi à ces deux guerriers, YVrangel espérait d'autant plus l'accomplir alors heureusement , que les troupes impériales et bavaroises étaient loin derrière lui sur la Lahn, et ne pouvaient arriver en Bavière qu'après une très-longue marche à travers la Franconie et le haut Palatinat. Il se porta rapidement sur le Danube, battit un corps bavarois près de Donawert.et passa ce fleuve, puis le Lech, sans résistance. Mais, par le siège infructueux d’Augsbourg, il donna aux Impériaux le temps de délivrer cette ville et de le repousser lui-mème jusqu’à Lauingen. Lorsque ensuite ils eurent de nouveau tourné vers la Souabe pour éloigner la guerre des frontières bavaroises, il saisit l’occasion de passer le Lech qui n'était plus gardé, et dont lui-même alors il barra le passage aux Impériaux. Et maintenant la Bavière était ouverte et sans défense devant lui : Français et Suédois l'inondèrent comme un flot impétueux, et le soldat se dédommagea, par les plus horribles violences, les brigandages et les extorsions, des dangers qu’il avait courus. L’arrivée des trouves impériales et bavaroises, qui exécutèrent enfin près de Thierhaupten le passage du Lech, ne lit qu’augmenter la détresse du pays, que pillèrent sans distinction les amis et les ennemis.

Alors entin , alors chancela , pour la première fois dans le cours de cette guerre, le ferme courage de Maximilien, qui, pendant vingt-huit ans, était resté inébranlable au milieu des plus dures épreuves. Ferdinand II, son compagnon d'études à lngolstadt et l'ami de sa jeunesse, n'était plus; à la mort de cet ami et de ce bienfaiteur, s'était rompu un des plus forts liens qui avaient attaché l’électeur à l’intérêt de l’Autriche. L'habitude, l’inclination et la reconnaissance l’avaient enchaîné au père; le lîls était étranger à son cœur, et la raison d’État pouvait seule le maintenir dans la fidélité envers ce prince.

Et ce fut précisément cette raison d'htut que la politique fran-

çaise fit agir alors pour le détacher de l’alliance autrichienne et le déterminer à poser les armes. Ce n'était pas sans un grave motif que Mazarin avait imposé silence à la jalousie que lui inspirait la puissance croissante de la Suède et avait permis aux troupes françaises d'accompagner les Suédois en Bavière. 11 fallait que la Bavière éprouvât toutes les horreurs de la guerre, afin que la nécessité et le désespoir surmontassent enfin la fermeté de Maximilien, et que l'empereur perdit le premier et dernier de ses alliés. Le Brandebourg, sous son grand électeur, avait volontairement embrassé la neutralité; la Saxe y avait eu recours par contrainte; la guerre avec la France interdisait aux Espagnols toute participation à celle d’Allemagne; la paix conclue avec la Suède avait écarté le Danemark du théâtre de la guerre; un long armistice avait désarmé la Pologne. Si l'on parvenait encore à détacher l’électeur de Bavière de l’alliance autrichienne, l’empereur n’avait plus, dans toute l'Allemagne, un seul défenseur, et il se voyait livré sans appui à la merci des deux couronnes.

Ferdinard III reconnut le danger qui le menaçait et ne négligea rien pour le détourner. Mais on avait inculqué à l'électeur de Bavière la fâcheuse opinion , que les seuls Espagnols étaient opposés à la paix, que leur influence portait seule l’empereur à se déclarer contre la suspension d'armes : or Maximilien haïssait les Espagnols , et ne leur avait jamais pardonné de lui avoir été contraires lorsqu’il briguait l’électoral palatin. Et maintenant, on voulait que, pour complaire à cette puissance ennemie, il vit son peuple sacrifié , ses provinces ravagées , qu’il se perdit lui-méme, lorsqu'il pouvait par une suspension d’armes se délivrer de tous ses tourments, procurer à son peuple le repos qui lui était si nécessaire, et hâter peut-être en même temps par ce moyen la paix générale? Tous ses scrupules s'évanouirent , et , persuadé de la nécessité d'un armistice , il crut satisfaire à ses devoirs envers l’empereur , en le faisant participer , lui aussi , au bienfait de cet accord.

Les députés des trois couronnes et de la Bavière se réunirent àUlm, pour régler les conditions de l’armistice. Au reste, il parut bientôt par les instructions des envoyés autrichiens que l’empereur n'avait pas député au congrès pour avancer la con-

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