LIVRE CINQUIÈME
La neutralité de la Bavière était une blessure dont la cour impériale ne pouvait prendre son parti, et, après avoir inutilement essayé d'y mettre obstacle, elle avait résolu d'en tirer le seul avantage possible. Beaucoup d'officiers de l’armée bavaroise étaient indignés de cette conduite de leur maitre, par laquelle ils étaient tout à coup réduits î» l’inaction et qui imposait une chaîne importune à leur goût pour l’indépendance. Le brave Jean de VVerth lui-méme était à la tête des mécontents, et, encouragé par Ferdinand, il forma le complot de détacher de l’électeur toute l'armée bavaroise et de la conduire à l'empereur. Ferdinand ne rougit pas de favoriser secrètement cette trahison contre le plus fidèle allié de son père. Il lit adresser aux troupes électorales des lettres formelles de rappel, où il les. faisait souvenir qu’elles étaient des troupes de l’Empire que l’électeur n’avait commandées qu’au nom de l’empereur. Heureusement, Maximilien découvrit assez tôt cette trame criminelle pour en prévenir l'exécution par de promptes et sages mesures.
L’indigne conduite de l'empereur l'avait autorisé à des représailles ; mais Maximilien était un trop vieux politique pour écouter la passion quand la prudence seule devait parler. Il n’avait pas retiré de l’armistice les avantages qu’il s’en était promis. Bien loin de contribuer à l’accélération de la paix générale, cet armistice particulier avait plutôt donné aux négociations de Munster et d’Osnabrück une fâcheuse tournure et rendu les alliés plus hardis dans leuis piétentions. Les Français et les Suédois avaient été éloignés de la Bavière; mais, par la perte de ses cantonnements dans le cercle de Souabe, Maximilien se voyait maintenant réduit lui-même à épuiser avec ses troupes son propre pays, s’il ne voulait se résoudre h les licencier tout à fait, et à déposer imprudemment glaive et bouclier dans un temps où régnait seul le droit du plus fort. Plutôt que de choisir un de ces deux maux certains , il prit le parti d’en affronter un troisième, qui du moins était encore douteux: c’était de dénoncer l’armistice et de reprendre les armes.
Sa résolution et les prompts secours qu'il envoya en Bohême à l’empereur menaçaient les Suédois des conséquences les plus funestes, et Wrangel fut forcé de se retirer précipitamment de Bohême. 11 se porta par la Thuringe vers la YVestphalie et le
Lunebourg, pour se joindre à l’armée française, commandée par Turenne, et l’année impériale et bavaroise, qui avait pour chefs Mélander et Gronsfeld, le suivit jusqu’au VY’éser. Sa perte était inévitable, si l'ennemi l’atteignait avant sa jonction avec Turenne ; mais ce qui avait sauvé auparavant l’empereur préserva maintenant les Suédois. Au milieu de la fureur de la lutte, une froide prudence dirigeait le cours de la guerre, et la vigilance des cours augmentait à mesure que la paix approchait davantage. L’électeur de Bavière ne devait pas permettre que la prépondérance des forces penchât d’une manière si décisive du côté de l'empereur, et que, par cette révolution soudaine, la paix fût retardée. Si près de la conclusion des traités, tout changement partiel de fortune était d’une extrême importance, et la rupture de l’équilibre entre les couronnes contractantes pouvait détruire tout d’un coup l’ouvrage de plusieurs années, le fruit précieux des plus difliciles négociations, et ajourner le repos de toute l'Europe. La France tenait dans des chaînes salutaires ses alliés les Suédois, et leur mesurait ses secours dans la proportion de leurs avantages et de leurs pertes : l’électeur de Bavière entreprit en silence de suivre la même conduite avec l’empereur son allié; et, en lui mesurant sagement son appui, il chercha à rester maître de la grandeur de l’Autriche. Maintenant la puissance de l’empereur menace de s’élever tout à coup à une hauteur dangereuse, et Maximilien cesse incontinent de poursuivre l’armée suédoise. 11 craignait aussi les représailles de la France, qui avait déjà menacé d'envoyer contre lui les forces de Turenne. s’il permettait à ses troupes de passer le Wéser.
Mélander, empêché par les Bavarois de poursuivre Wrangel plus loin, se tourne par léna et Erfurt contre la liesse, et se montre maintenant comme un ennemi redoutable dans le même pays qu'il avait auparavant défendu. Si ce fut réellement un désir de vengeance conlre son ancienne souveraine qui le poussa à choisir la Hesse pour théâtre de ses dévastations, il satisfit cette envie de la manière la plus horrible. La Hesse saigna sous le fléau, et la détresse de ce pays, si durement maltraité, fut portée par lui jusques au comble. Mais Mélander eut bientôt sujet de regretter de s’être laissé conduire par le ressentiment plutôt que par la prudence dans le choix des quartiers d’hiver.