‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 190 sur 219 · Livre II · texte numérisé non relu

Livre II

396 HISTOIRE I)E LA f.UERRE DE TRENTE ANS.

tirées de l'ensemble de l'histoire universelle et resserrées dans l'étroit espace qui nous est ici marqué, seraient insuffisantes ou demeureraient obscures. Ses qualités personnelles ne sont aussi présentées en cet endroit par le cardinal de ltetz que dans leur rapport avec sa brillante administration. L’immoralité du despotisme, l'arrogance, l'égoïsme disparaissent, à ce point de vue, dans l'énergie et la dignité avec lesquelles le ministre absolu a porté le sceptre de sou maître. Mme de Motteville, dame de la reine Anne d'Autriche, compare très-chrétiennement dans ses Mémoires le royaume de France sous le ministère de Richelieu à ces enfants heureux qui jouissent sur la terre d’une prospérité que leurs pères payent d’une éternelle damnation, (’.ette comparaison est belle, sans égard même à ce qu'elle a de pieux. Les nobles Ames connaissent un enfer indé|>endanL du dogme religieux. Dans les traits de la vie de Richelieu que nous allons rassembler ici, car son ministère ne fut pas sa vie, on reconnaîtra le caractère sans noblesse, le prêtre perlide, cruel, hypocrite, le courtisan rampant, craintif, l'insolent parvenu, et l'homme malheureux; on se souviendra qu'il fut un grand homme d’État, que par ses artifices il enchaîna des nations et des rois : puis qu'il soit libre à chacun d'accorder et d’arranger comme il le pourra ses idées et ses sentiments sur la philanthropie, la grandeur et la vertu, scs principes moraux et politiques. S’il est vrai que dans un tableau lidèle l'Ame du peintre se révèle en même temps que le sujet représenté, j'ose espérer que ce ne sera l’objet d'un doute pour personne, de savoir si Richelieu, en étant meilleur, n'eùt pas été plus grand.

Louis XIII était un de ces princes qui, par leur impuissance de gouverner eux-mêmes et par leur crainte constante d'être dominés, qui est la suite de cette impuissance, sont condamnés à une continuelle et honteuse servitude. Le grand moyen de pouvoir tout sur lui et par lui, était cet artifice tout vulgaire qui réussit auprès de tous les hommes faibles et obstinés : celui d’exciter sans cesse leur jalousie en ce qui touche à leur pouvoir et à leur autorité. C’était de ses plus proches parents qu'il avait à craindre les premiers empiétements : pour écarter leurs prétentions, il se jetait dans les bras de tout ambitieux qui avait du goût pour le poste dangereux de favori. Pour ne rien perdre

SUPPLÉMENT

il donnait tout, et ne se réservait que la nécessité de haïr la créature de sa propre faiblesse.

Son premier maître fut Concini, dont il se débarrassa par cinq ou six nobles assassins. « Maintenant je suis roi! » s’écriat-il, quand cette action hardie eut été heureusement accomplie. Mais cette cruauté même, il y avait été poussé par un nouveau favori, qui, en lui dressant des oiseaux pour lâchasse, avait trouvé moyen de pénétrer les secrets de ses faiblesses et de la monarchie française. Concini avait cru se l’attacher par des bienfaits ; mais Luynes était trop digne de la conliance royale pour s’arrêter «à moitié chemin. Lorsqu'une fois le parti florentin, à la tête duquel était la reine mère, Marie de Médicis, fut renversé à la cour de France par le meurtre de Concini, ce ne furent ni les scrupules de conscience de Luynes, ni la vertu du roi, qui empêchèrent Louis, surnommé le .Juste , de suivre les traces de Néron.

Richelieu appartenait alors à la coterie de Concini et de la reine : il avait encore trop peu d’importance pour se trouver compris dans la disgrâce générale qui frappa ce parti, et il obtint la permission de suivre à Blois la reine veuve. Mais on commença bientôt à redouter son influence et ses conseils : aussi lui fallut-il , sur l’ordre de la cour, abandonner la reine et subir une sorte d'exil à Avignon, pendant lequel il s’occupa d’écrire des ouvrages théologiques, qui, de l’avis des connaisseurs et des amateurs, sont assez médiocres.

Cependant il n’était pas fait pour devenir la victime du parti dans lequel son intérêt l’avait d’abord attiré. Quand la discorde entre la mère et le fils s’accrut jusqu'à devenir une guerre civile, il offrit ses services à la cour pour le rétablissement de la paix. La confiance illimitée que la reine avait en lui faisait de Richelieu , aux yeux du roi et du favori , un instrument très-désirable pour se tirer, avec le moins de désavantage qu’il était possible, d'une querelle où il n'y avait rien à gagner que la désapprobation de tous les peuples civilisés. Il retourna, comme de son propre mouvement, auprès de la reine, et sut lui cacher ses intelligences avec la cour, autant qu'il était nécessaire pour le succès de sa mission. De cette manière il amena une réconciliation. qui sans doute ne pouvait être de longue durée, mais par

laquelle il atteignit complètement le but qu'il se proposait, et réussit à s’élever de quelques degrés et à s'établir solidement à la cour. La reine croyait lui avoir les plus grandes obligations; d’ailleurs, sa propre soif d'influence la poussait h s’employer avec le zèle le plus vif pour l’avancement d’un homme qui lui appartenait tout particulièrement. Autant il s’était glissé de trahison dans les services secrets que la cour avait à récompenser chez Richelieu, autant il se mêla, pendant quelque temps, de fausseté et de mauvaise volonté aux démarches que l'on fit extérieurement pour lui obtenir à Rome le chapeau de cardinal qu’on lui avait promis. Placé entre les sollicitations publiques de l’ambassadeur de France, et les avis secrets reçus de la cour, que le roi ne prenait pas la chose au sérieux , le pape finit par se trouver dans une telle perplexité, qu'il croyait toujours satisfaire , en retardant la promotion de Richelieu , au vrai désir du roi, dans le temps même où, après un mariage entre une nièce de Richelieu et un neveu de Luynes, ce dernier avait entièrement renoncé au jeu qu’il jouait d'abord.

On voit que Richelieu, à la cour de Louis XIII et de sa mère, était à fort bonne école; et bientôt il surpassa tous ses maîtres. L’état sacerdotal revêt l'ambition la plus efTrénée d’une certaine assurance qui lui donne un grand avantage sur toute ambition laïque. Dans les tristes et confuses intrigues des cours, il est une ligne que ta crainte, et la timidité de la conscience, ne se hasardent point à franchir, quelque fieu de mérite moral qu’il y ait d’ailleurs dans cette sorte d'abstinence du crime. L’audace d'un esprit plus fort et son profond mépris des hommes ne redoutent point cette limite, et lorsque, dans sa lutte avec des âmes plus communes, il est poussé jusque-là , il a généralement le dessus , et se rit des malédictions impuissantes. Cette espèce particulière de grandeur, l’histoire nous la montre surtout dans des prêtres. Un prêtre qui a l’âme d’un César recule les limites du monde moral pour assouvir sa passion de conquêtes. Nous trouverons riche en terribles triomphes de ce genre la vie de Richelieu; et en général il est rare que les grands méritent le simple reproche d’ingratitude, de trahison, de. crime, sans rien de plus.

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