SCHILLER. — H1ST. II
402 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. verbales avaient été repoussées par Anne avec toute la hauteur de son rang. En cette occurrence, rien ne lui sauva le rôle déshonorant d’un vieux voluptueux rebuté, d'un sujet insolent traité selon son mérite; et sa puissance, sa dignité, l'état d'oppression où il tenait la reine, le malheur, la mort même de beaucoup d’hommes qui ne s’étaient donné de torts qu’au sujet de cette faiblesse, rendirent son opprobre plus éclatant et plus indélébile.
Le premier prince du sang, Gaston, erra longtemps fugitif dans le royaume. Sa cause était juste et brillante, son ambition si naturelle, que le contraire eût été chez lui méprisable : aussi les partisans que lui devaient faire ces circonstances et l’aversion générale pour Hichelieu , ne lui manquèrent-ils jamais. Mais une invincible lâcheté d’esprit (il avait de la bravoure personnelle) anéantit tous ces avantages. Ce fut son lot constant d’étre vendu par ses serviteurs et de sacrifier ses amis. Le cardinal ne put entasser sur aucun de ses adversaires plus de honte que sur celui-ci : il sortait de chaque lutte la vie sauve, et avec une nouvelle perte d’honneur. Après chaque réconciliation, le sang de ses partisans coulait à flots sur l’échafaud. Une fois, Gaston , après une courte guerre civile , conclut avec son frère un traité de paix où il promettait, par un article particulier, « d’aimer le cardinal Richelieu. >
Marie reprochait souvent au cardinal de pouvoir pleurer quand il voulait; mais il ne se contentait pas, comme naturellement on serait tenté de le supposer d'après cela, de s’assurer par l’humilité extérieure le fond solide du pouvoir. Autant il savait s’abaisser hypocritement, autant était immodéré le besoin qu’il avait de faire parade des marques extérieures de la puissance. On ne sait à ce sujet si l’on doit plus mépriser sa puérile vanité, ou admirer son insolent dédain fies hommes, contre qui il se permettait tout; mais le grand homme ne fait point, par respect pour lui-mème, ce que, par rapport aux autres, il sait pouvoir se permettre. Richelieu alla jusqu’à dépouiller lé roi de sa cour. Seul et abandonné, Ixiuis XIII prenait des oiseaux à Saint-Germain , pendant que le cardinal , avec son génie, son bras et sa plume, gagnait des batailles et conquérait des villes; et Louis pourtant avait de l'intelligence et de la vaillance.
SUPPLEMENT
11 était bien naturel qu’un prince si malheureux, et malheureux par sa faiblesse, mil sa consolation à avoir des confidents de son humeur et de sa hile. Mais on ne peut laisser à un roi une telle douceur. Il eut longtemps pour conlidente Mlle de Hautefort, dame d’honneur de la reine, et la calomnie même ne vit jamais autre chose en elle qu’une conlidente. Elle était si vertueuse, qu’elle riait avec la reine du pauvre malade, qui ambitionnait la simple pitié d’un être humain. Le roi le sut, et se remit à liler seul la sombre trame de sa vie. l'n moment serein brilla enfin pour lui : il trouva dans Mlle de La Fayette, également dame de la reine, une bonne créature qui l'écouta, le plaignit, fut assez honnête pour ne pas le trahir, et assez bornée pour finir peut-être même par l'aimer. Il commença A éprouver des sentiments humains; sa froideur se fondit avec son amertume sous une influence de paisible bonté qui, exercée sur un roi par une femme, pouvait aisément devenir de la tendresse. Elle résista îi In première attaque qu’il eût jamais dirigée contre une personne de son sexe; elle crut bien faire, elle cnit sauver deux Ames, et l»uis retomba dans sa royale misère. Mlle de La Fayette n'était pas une héroïne; mais la sûreté de Itichelicu reposait à un tel point sur la faiblesse morale de tous ceux qui l’entouraient, qu’une honnête jeune ülle, elle retour de Louis à l’humanité produit par cette jeune tille, le faisaient trembler ù bon droit. Uuelque innocente que lût sa liaison avec le roi, et. si l'on songe à la timide froideur de Louis et à la piété simple et naïve de son amie, quelque innocente, même d’après ses idées à elle, qu’elle fût demeurée vraisemblablement, on lui en lit, à l'instigation du cardinal, un cas de conscience. Elle se décida à quitter le monde; elle entra dans un cloître. U- roi pleura beaucoup quand elle prit congé de lui. 11 ne la visita qu'une fois au couvent. 11 demeura longtemps attaché A la grille et pleura, llichetieu l’apprit et trembla de nouveau. Le roi n'osa point la revoir.
Le cardinal se prépara lui-même un nouvel orage, après avoir détourné celui-ci; mais, danger pour danger, il pouvait sans doute préférer celui où il n’y avait nulle ombre de vertu du cùté de ses adversaires. Pour consoler le roi de la perte de Mlle de La Fayette, et le déshabituer en même temps de son périlleux be-
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soin de sentiment, le cardinal lui procura, pour le commerce de chaque jour, un jeune homme, Cinq- Mars, qui avait les talents nécessaires pour tenir société à Louis XIII dans ses jeux d'enfant. Cinq-Mars ne valait rien en somme pour l'office de favori royal : il se plaignait souvent à ses amis que l'odeur de l’haleine de Louis lui était insupportable, au point qu’il devenait souvent impoli envers lui. Or, il faut, sans parler du cœur, que les organes des sens aussi soient plus émoussés chez le courtisan que chez les autres hommes. Mais Cinq-Mars était si nécessaire au roi, toujours pressé du besoin de répandre sa bile,. qu’il lui passait tout. L'objet principal de ses plaintes était l’orgueil de Richelieu, et il fallut quo le favori s’engageât par serment envers Louis à ne jamais rien redire au cardinal. Mais, vu les droits que Richelieu avait à la reconnaissance de Cinq-Mars, ce rôle était dangereux pour celui-ci , et personne u’élait moins en état que Louis de le rassurer. Cette situation critique devint plus marquée quand Richelieu s'opposa au désir manifesté par le roi que son grand écuyer (Cinq-Mars s’était élevé à cette dignité) assistât au conseil privé. Alors le favori se déclara l’ennemi du cardinal. L’âme de la conspiration était, à vrai dire, le roi luimême, bien que sa faiblesse connue parût rendre quelques autres ressorts nécessaires. Mais ce fut précisément là le motif qui la fit échouer. La plupart des conspirateurs, sachant la part que le monarque prenait à leurs plans , se croyaient dispensés de la discrétion. Le cardinal découvrit tout, distingua fort bien ce qui pouvait le sauver, et exposa au roi les particularités de la conspiration dont il n’était pas instruit, et qui lui montrèrent la participation de son frère sous un jour propre à choquer le peu qu’il avait de sens politique. Richelieu connaissait trop bien le roi pour lui épargner même la honte de se voir impliqué dans un dessein qui avait été précédé de négociations secrètes avec les ennemis du royaume, les Espagnols. Louis offrit au ministre de lui remettre ses enfants comme otages de sa foi, et obtint son pardon. La vie de ses complices fut livrée aux bourreaux de Richelieu.
Cinq-Mars fut décapité. Le roi avait coutume de le nommer « cher ami1. * yuand sonna l’heure de son supplice, Louis tira