‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 199 sur 219 · I.E RÈGNE DE HENRI IV · texte numérisé non relu

I.E RÈGNE DE HENRI IV

et pourtant c’était là, dans cette guerre, la chose importante.

• Néanmoins cette petite troupe essaya d’investir Paris, marcha rapidement sur cette capitale, et prit des dispositions pour s’en emparer par la famine. Les ravages que les ennemis exercèrent dans tout le voisinage de Paris épuisèrent la patience des bourgeois, qui ne purent longtemps demeurer spectateurs oisifs de la ruine de leurs propriétés. Ils demandèrent unanimement d’ètre conduits contre l’ennemi , dont la force augmentait journellement à leurs portes. Il fallait se hâter de faire quelque chose de décisif avant qu'il réussit à s'adjoindre les troupes allemandes et à s’assurer la prépondérance par ce renfort. Ainsi s’engagea, le 10 novembre 1567, la bataille de Saint-Denis, dans laquelle les calvinistes , après une opiniâtre résistance , eurent , il est vrai , le dessous, mais furent grandement dédommagés par la mort du connétable, qui termina dans ce combat sa mémorable carrière. La bravoure des siens enleva aux mains de l'ennemi ce général mourant, et lui procura encore la consolation de rendre l'âme à Paris, sous les yeux de son maître. On raconte de lui qu’il renvoya de son lit de mort son confesseur avec ces paroles laconiques : « Laissez , mon père ! ce serait une honte que je n’eusse pas appris en quatre-vingts ans à mourir un quart d’heure '. »

.Après leur défaite près de Saint-Denis, les calvinistes se retirèrent en toute hâte vers les frontières lorraines du royaume, pour s’adjoindre les auxiliaires allemands , et l'armée royale les poursuivit sous les ordres du jeune duc d'Anjou. Us étaient privés des choses les plus nécessaires, tandis que les troupes royales ne manquaient d’aucune commodité, et la saison contraire accroissait encore les difficultés de leur fuite et de leur entretien. Lorsque enlin ils furent arrivés , luttant sans interruption contre la faim et le mauvais temps, au delà de la Meuse, nulle trace d’armée allemande ne se montra à eux, et, après

1. C'est ici la fin île l'introduction du III* volume de la U' partie des Mémoires historiques. La suite est en tête du tome IV; elle a le mime titre général que le morceau précédent, et ce titre particulier : Troubles civils dans les années 1568 ri 1568.

<i78 HISTOIRE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT une si longue et si pénible marche . on ne se trouva pas plus avancé que lorsqu’on était en vue de Paris. La patience était épuisée, le simple soldat, aussi bien que la noblesse , murmurait ; la gravité de l'amiral et l'humeur joyeuse du prince de Condé avaient grand'peine à empêcher une dangereuse séparation. Le prince soutenait qu'il n’y avait de salut que dans la jonction avec les troupes allemandes, et qu’il fallait absolument les aller chercher jusqu’au lieu marqué pour la réunion. « Mais, lui demandait-on plus tard . si là m$me on ne les eût pas trouvées, qu'eussent fait les huguenots? — Ils auraient, je pense, soufflé dans leurs doigts, et se seraient frotté les mains, répliqua le prince, car il faisait un froid piquant. •

Enfin le comte palatin Casimir approcha avec la cavalerie allemande si ardemment désirée ; mais alors on se trouva dans un nouvel et plus grand embarras. Les Allemands avaient la réputation de ne jamais se battre avant d’avoir vu de l’argent , et, au lieu des cent mille écus sur lesquels ils comptaient, on pouvait à peine leur en offrir quelques milliers. On courait risque d'étre abandonné d’eux , de la manière la plus honteuse, au moment même de la réunion , et de voir échouer tout d'un coup toutes les espérances fondées sur ce secours. Dans ce moment critique , le général français eut recours à la vanité de ses compatriotes et à leur délicate susceptibilité pour tout ce qui touchait à l’honneur national , et son espoir ne le trompa point. Il avoua aux officiers l’impuissance où il était de satisfaire aux demandes des Allemands, et demanda leur assistance. Ceux-ci réunirent les soldats, leur découvrirent les besoins du général , et mirent en œuvre toute leur éloquence pour les exciter à contribuer. Us furent appuyés de la manière la plus énergique par les ministres, qui, avec une intrépide assurance, s’efforcèrent de prouver que c’était la cause de Dieu qu'on servait par cet acte de charité. La tentative réussit : le soldat , flatté de ce langage, se dépouilla de ses parures, de ses bagues, de tout ce qu’il avait de précieux; il y eut une rivalité générale; c’était une honte de se laisser surpasser en générosité par ses camarades. On transforma tout en monnaie, et l’on réunit une somme de près de cent mille livres, dont les Allemands se contentèrent pour le moment. Exemple sans doute unique en son genre ,

Page 1