I.E RÈGNE DE HENRI IV
dans toute l'histoire, qu'une armée en ait soldé une autre! Mais enün le but principal était atteint , et les deux armées combinées reparurent, au commencement de l’an 1568, sur le sol français.
Leurs forces étaient maintenant considérables et s’accrurent encore par les renforts qu'elles tiraient de toutes les parties du royaume. Elles assiégèrent Chartres et inquiétèrent la capitale par la menace de leur approche. Mais Condé ne faisait voir la puissance de son parti que pour obtenir de la cour un accord ' plus favorable. Il s’était soumis à contre-cœur aux ennuis de la guerre, et souhaitait ardemment la paix, qui promettait bien plus de satisfaction i son penchant pour le plaisir. 11 se montra donc disposé à entrer dans les négociations que Catherine de Médicis avait engagées pour gagner du temps. Quelques raisons qu’eussent les réformés de se défier des propositions de cette princesse, et quelque peu qu’ils eussent gagné aux traités conclus jusque-là , ils renoncèrent, pour la seconde fois, à leur avantage, et laissèrent s’écouler en vaines négociations un temps précieux pour les entreprises militaires. L’argent de la reine, opportunément distribué, diminuait chaque jour l’armée, et le mécontentement des troupes, que Catherine sut entretenir adroitement, força les généraux , le 10 mars 1568, à une paix prématurée. Le roi promit une amnistie générale, et confirma l’édit de janvier 1562, qui favorisait les réformés. En môme temps, il s’engagea à satisfaire les soldats allemands, qui avaient encore à réclamer un arriéré considérable ; mais bientôt il se découvrit qu’il avait plus promis qu’il ne pouvait tenir. On ne croyait pouvoir trop vite se débarrasser de ces hôtes étrangers, et pourtant ils ne voulaient pas s’en aller sans argent. Ils menaçaient même de tout mettre feu et à sang, si on ne leur payait la solde due. A la lin. quand on leur eut donné à compte une partie de la somme demandée et qu’on leur eut promis de leur livrer le reste durant leur marche , ils commencèrent leur retraite, et la cour reprenait courage à mesure qu’ils s’éloignaient du centre du royaume. Mais, dès qu’ils virent que les payements promis ne venaient point, leur fureur se réveilla, et toutes les contrées par lesquelles ils passaient durent expier le manque de parole de la cour. Les violences qu'ils se permirent dans
marche, forcèrent la reine de s’arranger avec eux, et, chargés d'un lourd butin , ils quittèrent enfin le royaume. Les chefs des réformés se dispersèrent aussi, après la conclusion de la paix , chacun dans leur province et dans leurs châteaux , et ce fut précisément cette séparation , réputée dangereuse et imprudente, qui les sauva. Quels que fussent les mauvais desseins formés contre eux , on n'osait s'attaquer à aucun en particulier, si l'on ne pouvait les perdre tous à la fois. Mais pour les prendre tous à la fois, « il aurait fallu, comme dit Le Laboureur, tendre un rets aussi grand que le royaume. »
Les armes reposèrent maintenant pour quelque temps, mais il n'en fut pas de même des passions. La reine, délivrée du joug d’un Montmorency grondeur et d'un impérieux duc de Guise, gouvernait presque absolument, avec l’autorité prééminente d’une mère et d'une habile politique, sous le nom de son fils, majeur, il est vrai , mais qui avait encore grand besoin de direction , et elle était elle-même guidée par les funestes avis du cardinal de Lorraine. L’influence prépondérante de ce prêtre intolérant étouffait chez elle tout cet esprit de modération d’après lequel elle avait agi jusqu’alors. Toute sa politique avait changé avec les circonstances. Pleine de ménagements pour les réformés , tant qu’elle eut besoin de leur secours pour opposer un contre-poids à l’ambition d’un Guise et d'un Montmorency, elle s’abandonna, dès que sa domination fut consolidée, à toute son horreur pour cette secte jalouse de s’élever. Elle ne se donna aucune peine pour cacher ces sentiments, et c’était là l’esprit qui respirait dans les instructions qu'elle donna aux gouverneurs des provinces. Elle-même persécuta la partie des catholiques qui penchait pour la tolérance et la paix , et dont elle avait adopté les principes dans les années précédentes. Le chancelier fut privé de toute participation au gouvernement, et à la fin exilé même dans ses terres. On désignait ses adhérents par le nom équivoque de politiiiucs , qui faisait allusion à leur indifférence pour les intérêts de l’Eglise et contenait le reproche de sacrifier la cause de Dieu à des considérations purement mondaines. Une entière liberté fut donnée au fanatisme du clergé de se déchaîner dans la chaire , dans le confessionnal et à l’autel, contre les sectaires, et il fut permis à tout ecclé-
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siastique catholique exalté, audacieux , d'attaquer la paix dans des discours publics et de prêcher cette détestable maxime, qu'on ne doit aux hérétiques ni bonne foi ni croyance. Il était inévitable, avec de telles provocations, que l’esprit de fanatisme, altéré de sang, s'enflammât rapidement chez le peuple français, si prompt à prendre feu , et qu'il se portât aux plus sauvages excès. La méfiance et le soupçon rompirent les liens les plus sacrés, le meurtre aiguisa son poignard dans l'intérieur des maisons , et à la campagne comme dans les villes , dans les provinces comme à Paris , la rébellion secoua sa torche.
De leur côté, les calvinistes ne s’abstinrent pas des plus amères représailles; mais, trop inférieurs en nombre, ils ne pouvaient opposer que leurs plumes aux poignards des catholiques. Avant toute chose , ils s’inquiétèrent d'avoir des places fortes de refuge, pour le cas où la guerre éclaterait de nouveau. A cet effet la ville de la Rochelle sur l'Océan occidental leur convenait parfaitement. Cette puissante cité maritime, depuis sa soumission volontaire à la domination française, jouissait des plus importants privilèges, et, animée d'un esprit républicain , enrichie par un commerce étendu , défendue par une bonne Hotte, unie par la mer à l'Angleterre et à la Hollande, elle était tout particulièrement faite pour devenir le siégé d'un État libre et pour servir de principal abri au parti persécuté des huguenots. Ils y établirent le centre de leur force , et ils réussirent, pendant de longues années, à braver, derrière les murs de cette forteresse, toute la puissance de la France.
Avant qu’il se passât un long temps, le prince de Condé fut forcé lui-méine de chercher un refuge dans les murs de la Rochelle. Catherine, pour lui enlever tous les moyens de faire la guerre, lui demanda le remboursement des sommes d’argent considérables qu'elle avait avancées en son nom aux troupes auxiliaires d'Allemagne, et dont il avait répondu avec les autres chefs. Le prince ne pouvait dégager sa parole sans se réduire à la mendicité, et la reine, qui voulait le pousser aux dernières extrémités, insista pour le payement. L'impuissance où était le prince d’acquitter cette dette, autorisait Catherine à rompre le traité, et le maréchal de Tavannes reçut l’ordre d’arrêter Condé dans sou château de Noyers, en Bourgogne. Déjà toute
SCHILLER. — 1UST. II
482 HISTOIRE DES TROUBLES OUI PR fictëDÈRENT la province était remplie des soldats de la reine, toutes les avenues de la demeure du prince fermées, toutes les issues pour s’échapper coupées, quand Tavannes, qui ne se souciait pas de prêter les mains à la perte de fondé, trouva le moyen de l’instruire du prochain danger et de seconder sa fuite. Le prince se sauva par des passages laissés ouverts, avec l'amiral Coligny et toute sa famille, et il atteignit la Rochelle le 18 septembre 1568. La reine veuve de Navarre, mère de Henri IV, que Montluc avait dû arrêter, se réfugia également, avec son fils, ses troupes et ses trésors, dans cette ville, qui bientôt se remplit d’une garnison nombreuse et aguerrie. Le cardinal de Châtillon s’échappa en habits de matelot et gagna l’Angleterre, où il se rendit utile à son parti par ses négociations. Quant aux autres chefs, ils ne tardèrent point à armer leurs partisans et à rappeler en toute hôte les Allemands. Les deux partis prennent les armes, et la guerre revient dans toute son horreur. L’édit de janvier est formellement rapporté; la persécution renouvelée avec une grande fureur contre les réformés; tout exercice de la nouvelle religion interdit sous peine de mort. Plus de ménagement ni de modération ; Catherine, oubliant sa vraie force, sacrifie aux résultats incertains de l'aveugle violence les avantages assurés que l’intrigue lui procurait.
Une ardeur belliqueuse anime tout le parti réformé. La déloyauté de la cour, l’abolition imprévue de toutes les ordonnances favorables aux protestants, met en campagne plus de soldats que n’eussent pu faire toutes les sommations de leurs chefs et tous les sermons de leurs ministres. Tout se meut et s’anime dès que le tambour retentit. Des drapeaux flottent sur toutes les routes; de toutes les extrémités du royaume on voit des troupes armées affluer vers le centre. La fureur des combattants s’est accrue avec le nombre des offenses souffertes et rendues. Tant de traités déchirés, tant d’espérances déçues, avaient rendu les âmes irréconciliables, et depuis longtemps le caractère de la nation s’était exaspéré dans la longue anarchie de la guerre civile. Aussi nulle modération, nulle humanité, nul respect du droit des gens, quand on obtenait quelque avantage sur l’ennemi. Ni la condition ni l’Age ne sont épargnés, et partout la marche des troupes est signalée par des champs ravagés
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et des villages incendias. Le clergé catholique éprouve d’une manière horrible la vengeance de la populace réformée, et le sang de ces malheureuses victimes peut seul assouvir la sombre cruauté de res bandes grossières. Elles font expier aux couvents et aux églises les vexations quelles ont elles-mêmes souffertes de 1 Eglise dominante. Les choses les plus vénérables ne sont plus respectées de leur emportement aveugle; les choses saintes ne sont plus saintes; avec une joie maligne et barbare, ils dépouillent les autels de leurs ornements, ils brisent et profanent les vases sacrés, mettent en pièces les statues des apôtres et des saints, et transforment en un monceau de ruines les temples les plus magnifiques. Leur rage meurtrière pénètre dans les cellules des moines et des religieuses, et leurs glaives sont souillés du sang de ces victimes innocentes. Avec une fureur ingénieuse, ils aiguisaient encore par la plus amère raillerie les souffrances de la mort, et souvent la mort même ne pouvait calmer leur brutale ardeur. Ils mutilaient les cadavres mêmes, et l’un d’eux eut l’afTreuse fantaisie de se faire un collier des oreilles des moines qu'il avait massacrés, et de le porter publiquement comme une marque d’honneur. Un autre fit peindre sur sa cornette une hydre dont les têtes étaient coiffées, de la façon la plus étrange, de chapeaux de cardinal, de mitres d’évêque et de capuchons de moine. Lui-même était représenté auprès sous la figure d'un Hercule qui abattait ces têtes avec ses poings vigoureux. Il n'était pas étonnant que des symboles si frappants enflammassent plus encore les passions d’une multitude fanatique et grossière, et donnassent de continuels aliments à l’esprit de cruauté. Les excès des huguenots étaient payés par les catholiques d'affreuses représailles, et malheur à l’infortuné qui tombait vivant dans leurs mains! ha sentence était prononcée une fois pour toutes, et une soumiss on volontaire ne pouvait tout au plus que différer la mort de quelques heures.
Au milieu de l’hiver, les deux armées se mirent en mouvement : la royale sous le jeune duc d'Anjou, auprès de qui on avait placé l’expérimenté Tavannes, et la protestante sous Condé et Coligny. A Loudun, elles s’avancèrent si près l’une de l’autre, qu’il n’y avait entre leurs deux ordres de bataille ni cours d’eau
484 histoire des troubles OUI précédèrent ni fossé. Elles restèrent quatre jours en présence dans cette position, sans tenter d'action décisive, parce que le froid était trop vif. la rigueur de la saison augmentant toujours força enfin, les royalistes d’abord, à la retraite; les huguenots suivirent leur exemple, et toute la campagne se termina sans bataille.
Cependant les derniers ne négligèrent rien pour recueillir, dans le repos des quartiers d'hiver, de nouvelles forces en vue de la campagne prochaine. Ils avaient heureusement conservé les provinces conquises, et beaucoup d’autres villes du royaume n’attendaient qu'un moment propice pour se déclarer ouvertement en leur faveur. Des sommes considérables furent tirées de la vente des biens ecclésiastiqùes et des confiscations, et de grandes contributions levées sur les provinces. A l'aide de ces ressources, le prince de Gondé se vit à même d'accroître son armée et de la mettre dans un état florissant. D’habiles généraux commandaient sous lui, et une vaillante noblesse s’était rassemblée sous ses drapeaux. En même temps, ses agents, en Angleterre aussi bien qu’en Allemagne, s’occupaient d’armer ses confédérés dans ces pays et de maintenir neutres ses adversaires. Il réussit à tirer d’Angleterre des troupes, de l’argent et de l’artillerie, et d’Allemagne le margrave de liade et le duc de Deux-Ponts lui amenèrent de nombreux auxiliaires, de façon qu’aux premiers jours de l'an 1569, il se vit à la tête d’une force redoutable, qui promettait une mémorable campagne.
11 venait de sortir de ses quartiers d’hiver pour ouvrir aux troupes allemandes l’entrée du royaume, quand l'armée royale le rencontra, le 13 mars de cette année, non loin de Jarnac, sur la frontière du Limousin, dans des circonstances très-défavorables. Coupé du reste de son armée, il fut attaqué par toute l’armée royale, et sa petite troupe, malgré, la plus courageuse résistance, fut accablée* par la supériorité du nombre. Lui-même, bien qu’un coupde pied de cheval lui eût cassé la jambe quelques instants avant la bataille, il combattit avec la plus héroïque valeur. Renversé de son cheval, il continua encore quelque temps à s'escrimer un genou en terre, jusqu’à ce qu’enfin la perte de ses forces le contraignit de se rendre. Mais dans ce moment, Montesquiou, un capitaine des gardes du duc d'Anjou,
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s’approche par derrière, et le tue traîtreusement d'un coup de pistolet.
Et ainsi Condè eut ce sort commun avec tous les chefs de parti de ce temps-là, qu'il fut enlevé par une mort violente. François de Guise était tombé sous la main d’un assassin devant Orléans, Antoine de Navarre avait péri au siège de Rouen, le maréchal de Saint-André à Dreux, et le connétable à Saint-Denis. Un sort plus affreux attendait l'amiral, dans la nuit de la Saint-Barthélemy, et Henri de Guise succomba, comme son père, sous le poignard de la trahison.
La mortdeson chef fut un coup très-sensible pour le parti protestant, mais il parut promptement que les catholiques avaient trop tôt triomphé. Condé avait rendu de grands services à sa cause, mais sa perte n’était point irréparable. La race héroïque des Chàtillons vivait encore, et l’esprit constant, entreprenant, inépuisable en ressources, de l’amiral de Goligny, releva bientôt les réformés de leur abaissement. C’était plus un nom qu’un chef suprême que les huguenots avaient perdu par la mort du prince Louis de Condé; mais aussi un nom leur était précieux et indispensable, pour animer le courage du parti et acquérir de l'importance dans le royaume. L’esprit de la noblesse aspirant à l’indépendance supportait avec répugnance le joug d’un chef qui n’était que son égal, et il était difficile, impossible même à un homme privé de tenir en bride celte lière milice. Il y fallait un prince que sa naissance même élevât au-dessus de toute concurrence, et qui exerçât sur les âmes un pouvoir héréditaire et incontesté : et c’est ce qui se trouva ‘alors dans la personne du jeune Henri de Bourbon, du héros de cet ouvrage', que nous amenons ici, [tour la première fois, sur la scène politique.
Henri IV, fils d'Antoine de Navarre et de Jeanne d'Albrct, était né en 1553 à l'au, dans la province de Béarn. Soumis, dès ses plus jeunes ans, à une vie rude, son corps se trempa pour ses futurs exploits de guerre. Une éducation simple et une instruction appropriée au but développèrent de bonne heure les
1. Co morceau d'histoire sert 'd'introduction aux Mémoires de Sully (Of.'co nomies royales.)
germes de sa vive intelligence. Son jeune cœur suça, avec ie lait de sa mère, la haine du papisme et du despotisme espagnol ; la contrainte des circonstances lit de lui, à l’âge de l’innocence, le chef des rebelles. De bonne heure la pratique des armes le forma à son rôle futur de héros, et le malheur à celui d’excellent roi. La maison (fe Valois, qui avait régné durant des siècles sur la France, penchait vers sa ruine dans les faibles enfants de Henri II, et, si ces trois frères ne donnaient pas d'héritiers au royaume , la parenté avec la maison royale, bien qu’elle ne fût qu’au vingt-unième degré, appelait au trône la maison de Navarre. La perspective de la plus brillante couronne de l’Europe répandit son éclat autour du berceau de Henri IV, mais ce fut elle aussi qui l'exposa, dès la plus tendre jeunesse, aux embûches d’ennemis puissants. Philippe II, roi d’Espagne, l’ennemi le plus irréconciliable delà foi protestante, ne pouvait voir de sang-froid la secte des novateurs détestés prendre possession du plus beau de tous les trônes chrétiens, et obtenir ainsi une prépondérance marquée en Europe. Et il était d’autant moins d’humeur à laisser la couronne de France passer sans opposition à la race hérétique de Navarre, qu’il avait lui-inême envie de cette précieuse acquisition. Le jeune Henri faisait obstacle a ses espérances ambitieuses, et ses confesseurs lui persuadaient qu’il était méritoire de dépouiller un hérétique, pour maintenir un si grand royaume dans l’obéissance du siège apostolique. Un noir complot fut alors tramé avec l’assistance du trop fameux duc d’Albe et du cardinal de Lorraine, pour enlever le jeune Henri et sa mère de leurs États et les livrer au pouvoir des Espagnols. Un sort terrible attendait ces infortunés dans les mains de cet ennemi sanguinaire, et déjà l’inquisition espagnole éclatait en cris de joie dans l’attente de victimes si importantes. Mais Jeanne fut avertie à temps (ce fut, assure-t-on, parla propre femme de Philippe, Élisabeth), et le projet fut déjoué pendant qu’il se formait. Un si grand danger entoura comme d’une auréole la tête de l’enfant, et le consacra de bonne heure aux rudes combats et aux épreuves qu’il devait avoir à soutenir dans la suite.
En ce moment où la nouvelle de la mort du prince de (’.ondé jetait dans la consternation et l’embarras les chefs des protes-
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tants, où tout le parti se voyait sans tète, l’armée sans général, l’héroïque Jeanne parut avec Henri âgé de seize ans et avec le fils aîné de Condé assassiné , plus jeune de quelques années , à Cognac en Angouinois, où l'armée et les chefs étaient assemblés. Amenant les deux enfants par la main , elle s’avança devant les troupes, et mit promptement un terme à leur irrésolution. « La bonne cause, dit-elle, a perdu dans le prince de Condé un excellent défenseur, mais elle n'a pas péri avec lui. Dieu veille sur ses adorateurs. Il a donné au prince de Condé de vaillants compagnons d'armes, pendant qu’il conversait, vivant encore, parmi nous; il lui donne d’héroïques capitaines pour successeurs, qui nous feront oublier sa perte. Voici le jeune Béarnais, mon fils ; je vous l 'offre pour être votre prince. Voici le fils de l'homme dont vous pleurez la mort. Je vous les remets tous deux. Puissent-ils ressembler à leurs ancêtres par leurs actions futures ! Puisse la vue de ces gages sacrés vous enseigner l’union, et vous enflammer à combattre pour la religion ! »
l'ne bruyante clameur d’approbation répondit à la royale harangue; sur quoi le jeune Henri prit la parole avec un noble maintien. « Amis, s’écria-t-il, je vous jure de combattre pour la religion et la cause commune, jusqu’à ce que la victoire ou la mort nous ait donné la liberté qui est notre désir à tous. » Aussitôt il fut proclamé chef suprême du parti et généralissime de l’armée, et à ce titre reçut l’hommage. La jalousie des autres commandants cessa dès lors, et l'on se soumit volontairement à la conduite de l’amiral de Goligny, qui prêtait son expérience au jeune héros et, sous le nom de son pupille, dirigeait tout1.
Le furent encore les protestants d’Allemagne, le principal appui en tout temps et le dernier refuge de leurs coreligionnaires en France, qui alors, après la malheureuse journée de Jarnac, aidèrent à rétablir l'équilibre entre les armes des huguenots et celles des catholiques. Le duc Wolfgang de Deux-
1. Ici finit l'introduction du IV* volume de la u* partie des Mémoires hit toriques. La continuation est au commencement du tome V, avec un titre général, où les mol» arrnement de Henri IV remplacent ceux de règne de Henri IV, et avec ce titre particulier : Troubles cirils m b rance, de l'un lôüU à l an 1572.
488 HISTOIRE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT Ponts (it irruption dans le royaume avec une armée forte de treize mille hommes, et traversa, au milieu d’ennemis, non sans de grands obstacles , presque tout l’espace qui s’étend entre le Illiin et le grand Océan : il avait presque atteint l’armée des réformés quand la mort l'enleva. Peu de jours après, le comte de Mansfeld.son successeur dans le commandement (juin 1569), se joignit, dans la province de fîuyenne, à l’amiral de Coligny, qui, après un renfort si considérable , se vit de nouveau en état de faire tête aux royalistes. Mais, se déliant de la fortune, dont il avait si souvent éprouvé l’inconstance, et sachant l’impuissance où il était de soutenir avec de si faibles ressources une guerre épuisante, il essaya encore auparavant d’obtenir par des voies paciliques ce qu’il trouvait trop hasardeux d’arracher les armes à la main. L’amiral aimait sincèrement la paix , contrairement aux dispositions ordinaires des chefs de parti, qui considèrent le repos comme la tombe de leur puissance et trouvent leur avantage dans la confusion générale. C’était avec répugnance qu’il exerçait les vexations que son poste, la nécessité et le devoir de la défense personnelle exigeaient de lui , et il eût bien voulu se voir dispensé de combattre l’épée au poing en faveur d’une cause qui lui paraissait assez juste pour être défendue par les armes de la raison. Il lit alors à la cour les représentations les plus pressantes pour quelle eût pitié du commun malheur et qu’elle accordât aux réformés, qui ne réclamaient que la conlirmation des anciens édits favorables à leur religion, leur si équitable demande. Il espérait d'autant plus pouvoir promettre à ces propositions un accueil favorable, qu’au lieu d’étre l’œuvre de la détresse, elles se trouvaient appuyées d’une force imposante. Mais la conliance des catholiques s’était accrue avec leurs succès. On demanda une soumission sans conditions. Il fallut donc laisser aux armes la décision de la querelle.
Pour garantir d’une attaque la ville de la Rochelle et les possessions des protestants sur cette partie de la côte, l’amiral s'avança, avec toutes ses forces, devant Poitiers, place qu’il ne croyait pas capable, à cause de sa grande étendue, d'une longue résistance. Mais, à la première nouvelle du danger qui la menaçait, les ducs de Guise et de Mayenne, dignes fils de feu François de Guise, s'étaient jetés dans cette ville avec une nombreuse
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noblesse, résolus de la défendre jusqu'à la dernière extrémité. Le fanatisme et l’acharnement tirent de ce siège un des actes les plus sanglants de celte guerre, et l'opiniâtreté de l’attaque ne put rien contre la résistance constante de la -garnison.
En dépit des inondations qui submergeaient les ouvrages extérieurs, en dépit du feu de l’ennemi , de l'huile bouillante qui pleuvait sur eux du haut des murs, en dépit de la résistance invincible que leur opposaient des remparts à pic et l'héroïque valeur de la garnison, les assiégeants multipliaient leurs assauts, mais sans pouvoir acheter par tous ces efforts un seul avantage ni lasser la fermeté des assiégés. Ceux-ci montraient, au contraire, par leurs sorties répétées, combien leur courage était ■infatigable. Un riche amas de provisions de guerre et de bouche qu’on avait eu le temps d'entasser dans la ville, la mettait en état de braver le plus long siège, tandis que, dans le camp des réformés , les privations , le mauvais temps et les épidémies exercèrent bientôt de grands ravages. La dyssenterie enleva une grande partie des troupes allemandes, et finit par attaquer l’amiral de Coligny lui même, après que la plupart des commandants placés sous lui avaient été rendus impropres au service. Comme bientôt après le duc d'Anjou parut en rase campagne et qu’il menaçait d’un siège Châtellerault, place forte du voisinage où l’on avait envoyé les malades, l’amiral saisit ce prétexte, pour renoncer, avec quelque apparence dlionneur, à sa malheureuse entreprise. Il réussit en effet à rendre vaine la tentative du duc d’Anjou ; mais les forces toujours croissantes de l’ennemi le forcèrent bientôt de songer à la retraite.
Tout se réunissait pour ébranler la constance de ce grand homme. Peu de semaines après la malheureuse défaite de Jarnac, la mort lui avait enlevé son frère d’Andelot, le plus fidèle compagnon de ses enlreprises et son bras droit à la guerre. Maintenant il apprit que le parlement de Paris, cctle cour de justice qui était parfois une digue bienfaisante contre l’oppression, mais s’en faisait souvent aussi le méprisable instrument, avait rendu contre lui, comme rebelle et violateurdela majesté, une sentence de mort et offert pour sa tête un prix de cinquante mille pièces d’or. Des copies de ce jugement furent répandues non lias seulement en r rance, mais encore, par des traductions,
dans toute l'Europe, pour attirer par l'éclat de la récompense promise des assassins des autres contrées, si dans le royaume même il ne se rencontrait pas quelque bras résolu pour l’accomplissement de cette'scélératesse. Mais ce bras se trouva dans la suite même de l’amiral, et ce fut son propre valet de chambre qui trama une attaque contre sa vie. Ce danger imminent fut découvert à temps, il est vrai, et détourné de lui; mais, à partir de ce moment, le poignard invisible de la trahison dissipa à jamais son repos.
Ces coups qui le frappaient lui-méme étaient encore rendus plus accablants par le poids de son oflice de général et par les revers publics de son parti. Son armée s’était fondue notablement par la désertion , les maladies, et sous le glaive de l'ennemi, pendant que l’armée royale s’accroissait de plus en plus et le poursuivait chaque jour avec (dus d'ardeur. La supériorité des ennemis était beaucoup trop grande pour qu'ileùt osé courir les chances dangereuses d’une bataille, et c'était pourtant ce que demandaient les soldats, et surtout les Allemands, avec impétuosité. Ils lui laissèrent le choix ou de combattre ou de leur payer leur solde arriérée, et, comme le second point lui était impossible, il fallut qu’il leur cédét malgré lui sur le -premier.
L’armée du ducd’^Anjou le surprit, le 3 octobre de l’an 1569, près de Moncontour, dans une situation très-défavorable, et le vainquit dans une bataille décisive. Toute la résolution de la noblesse protestante, toute la valeur des Allemands, tout le sang-froid du général, ne purent empêcher la complète déroute de son armée. Presque toute l’infanterie allemande fut taillée en pièces, l’amiral lui-méme blessé, le reste de l’armée dispersé, la plus grande partie des bagages perdue, lacs huguenots n’avaient pas eu, durant toute cette guerre, de journée plus malheureuse. On mit en sûreté les princes de Bourbon, avant la lin de la bataille, à Saint-Jean-d’Angély, où (loligny se rendit aussi avec les faibles débris de ses troupes. D’une armée forte de vingtcinq mille hommes, il put à peine en rassembler six mille, et cependant l’ennemi avait fait peu de prisonniers. La fureur de la guerre civile faisait taire tous les sentiments d'humanité, et la soif de vengeance des catholiques ne pouvait être assouvie que