LIVRE PREMIER
dans sa détresse, jusqu'à ce qu’il eût approuvé cette mesure. Ils allèrent plus loin , et se donnèrent eux-mèmes les défenseurs que l’empereur leur refusait. On en-désigna dix de chacun des trois ordres; on résolut de mettre sur pied au plus tôt une force militaire, et le comte de Thurn, principal instigateur de cette révolte, fut nommé général major. Des actes si sérieux obligèrent enfin Rodolphe de céder : les Espagnols eux-mêmes le lui conseillèrent. Dans la crainte que les états, poussés à bout, ne se donnassent enfin au roi de Hongrie , il signa la fameuse lettre impériale ou de Majesté, que les Bohèmes ont invoquée, sous les successeurs de Rodolphe, pour justifier leur soulèvement.
Par cette lettre, la confession de Bohême, que les états avaient présentée à Maximilien, acquérait absolument les mêmes droits que l’Église catholique. Les utraquistes (c’est par ce nom que les protestants de Bohême continuaient de se désigner) obtiennent l’université de Prague et un consistoire particulier, entièrement indépendant du siège archiépiscopal de Prague. Ils conservent toutes les églises qu’ils possèdent dans les villes, les villages et les bourgs, à la date de la publication de la lettre ; et, s’ils veulent encore en bâtir de nouvelles, cette faculté ne sera interdite ni à l’ordre des seigneurs et chevaliers ni à aucune ville. C’est sur ce dernier article de la lettre impériale que s’éleva plus tard la querelle qui mit l’Europe en feu.
La lettre impériale faisait de la Bohême protestante une sorte de république. Les états avaient appris à connaître la force que leur donnaient la constance, l’union et le bon accord dans leurs mesures. Il ne restait guère plus à l’empereur qu’une ombre de sa puissance souveraine. L’esprit de révolte trouva un dangereux encouragement dans la personne des soi-disant protecteurs de la liberté. L’exemple et le succès de la Bohème étaient un signal séduisant pour les autres Etats héréditaires de l’Autriche , et tous se disposaient à arracher les mêmes privilèges par les mêmes moyens. L’esprit de liberté parcourait une province après l'autre, et, comme c'était surtout la discorde des princes autrichiens que les protestants avaient mise à profit si heureusement, on se hâta de réconcilier l’empereur avec le roi de Hongrie.
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3<i HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS.
Mais nette réconciliation ne pouvait être sincère. L’offense était trop grave pour être pardonnée , et Rodolphe continua de nourrir dans son cœur une haine inextinguible contre Matthias. Il s’arrêtait avec douleur et colère h la pensée que le sceptre de Bohême devait aussi venir à la lin dans cette main détestée ; et la perspective n’était guère plus consolante pour lui, si Matthias mourait sans héritier. Alors Ferdinand , archiduc de Grætz , qu’il aimait tout aussi peu, devenait le chef de la famille. Pour l'exclure, ainsi que Matthias, du trône de Bohême, il conçut le dessein de faire passer cet héritage au frère de Ferdinand , l’archiduc Léopold , évêque de Passau , celui de tous ses agnats qu’il aimait le plus, et qui avait le mieux mérité de sa personne. Les idées des Bohèmes sur leur droit de libre élection au trône , leur penchant pour la personne de Léopold , semblaient favorables h ce projet , pour lequel Rodolphe avait consulté sa partialité et son désir de vengeance , plus que l’intérêt de sa maison. Cependant , pour accomplir son dessein , il avait besoin de forces militaires, et il rassembla en effet des troupes dans l’évêché de Passau. Nul ne connaissait la destination de ce corps; mais une incursion soudaine qu’il lit en Bohême, par défaut de solde , et à l’insu de l’empereur, et les désordres qu’il y commit, soulevèrent contre Rodolphe tout le royaume. Vainement il protesta de son innocence auprès des états de Bohême : ils n’y voulurent pas croire. Vainement il essaya de réprimer la licence spontanée de ses soldats : il ne put s’en faire écouter. Supposant que ces préparatifs avaient pour objet la révocation de la lettre de Majesté, les défenseurs de la liberté armèrent toute la Bohême protestante, et Matthias fut appelé dans le pays. L’empereur, après que ses trou[>es de Passau eurent été expulsées , resta dans Prague, privé de tout secours. On le surveillait , comme un prisonnier, dans son propre château , et l’on éloigna de lui tous ses conseillers. Cependant Matthias avait fait son entrée à Prague au milieu de l’allégresse" universelle , et, bientôt après , Rodolphe fut assez pusillanime pour le reconnaître roi de Bohême : sévère dispensation du sort , qui contraignit cet empereur de transmettre, pendant sa vie, à son ennemi un trône qu’il n’avait pas voulu lui laisser après sa mort! Pour comble d’humiliation , on le força de relever de toutes