I.IVRE PREMIER
leurs obligations ses sujets de Bohême , de Silésie et de Lusaec, par un acte de renonciation écrit de sa main. Il obéit, le cœur déchiré. Tous, ceux-là même qu’il croyait s’être le plus attachés, l’avaient abandonné. Après avoir signé , il jeta par terre son chapeau , et brisa avec les dents la plume qui lui avait rendu ce honteux service.
Tandis que Rodolphe perdait l’un après l’autre ses États héréditaires , il ne soutenait pas beaucoup mieux sa dignité impériale. Chacun des partis religieux qui divisaient l’Allemagne s'efforçait toujours de gagner du terrain aux dépens de l’autre ou de se garantir contre ses attaques. Plus était faible la main qui tenait le sceptre impérial , et plus les protestants et les catholiques se sentaient abandonnés à eux-mêmes : plus devait s’accroître la vigilance avec laquelle ils s’observaient réciproquement , et leur mutuelle déiiance. Il suffisait que l’empereur fût gouverné par les jésuites , et dirigé par les conseils de l’Espagne, pour donner aux protestants un sujet d’alarmes, et un prétexte à leurs hostilités. Le zèle inconsidéré des jésuites, qui, dans leurs écrits , et du haut de la chaire , jetaient du doute sur la validité de la paix de religion, excitait toujours plus la défiance des religionnaires, et leur faisait soupçonner dans la démarche la plus indifférente des catholiques des vues dangereuses. Tout ce qui était entrepris dans les États héréditaires de l'empereur pour limiter la religion évangélique , éveillait l’attention de toute l’Allemagne protestante, et ce puissant soutien que les sujets évangéliques de l’Autriche trouvaient ou se flattaient de trouver chez leurs coreligionnaires , contribuait beaucoup à leur audace , et aux rapides succès de Matthias. On croyait dans l'Empire que la durée prolongée de la paix de religion n’était due qu’aux embarras où les troubles intérieurs de ses États héréditaires jetaient l’empereur : aussi ne se pressait-on nullement de le tirer de ces embarras.
Presque toutes les affaires de la diète de J’Empire demeuraient en suspens, soit par la négligence de Rodolphe, soit par la faute des princes protestants, qui s’étaient fait une loi de ne subvenir en rien aux besoins communs, tant qu’on n’aurait pas fait droit à leurs griefs. Ces griefs portaient principalement sur le mauvais gouvernement de l’empereur, sur la violation de la paix reli-
gieuse, et sur les nouvelles usurpations du conseil aulique de l'Empire, qui avait commencé sous ce règne à étendre sa juridiction aux dépens de la chambre impériale. Autrefois les empereurs avaient prononcé souverainement, par eux-mémes dans les cas de peu d’importance , avec le concours des princes dans les cas graves, sur toutes les contestations qui s’élevaient entre les membres de l’Empire, et que le droit du plus foit n’avait pas terminées sans leur intervention ; ou bien ils remettaient la décision à des juges impériaux, qui suivaient la cour. A la tin du quinzième siècle, ils avaient transféré cette juridiction souveraine à un tribunal régulier, permanent et fixe, la chambre impériale de Spire, et les membres de l’Empire, pour n’être pas opprimés par la volonté arbitraire de l’empereur, s’étaient réservé le droit d’en nommer les assesseurs et d’examiner les jugements par des révisions périodiques. Ce droit des membres de l'Empire, nommé le droit de présentation et de visitation, la paix de religion l’avait étendu aux membres luthériens, si bien > que désormais les causes protestantes eurent aussi des juges protestants , et qu’une sorte d’équilibre parut exister entre les deux religions dans ce tribunal suprême de l'Empire.
Mais les ennemis de la réformation et des libertés germaniques , attentifs à tout ce qui pouvait favoriser leurs vues , trouvèrent bientôt un expédient pour détruire le bon effet de cette institution, l'eu à peu l'usage s’introduisit qu’un tribunal particulier de l’empereur, le conseil aulique impérial, établi à Vienne , et sans autre destination , dans l'origine, que d’assister l’empereur de ses avis dans l'exercice de ses droits personnels incontestés ; un tribunal dont les membres , nommés arbitrairement par l’empereur seul , et payés par lui seul , devaient prendre pour loi suprême l'intérêt de leur maître, pour unique règle l'avantage de la religion catholique , qu’ils professaient : que ce conseil , dis-je, exerçât la haute justice sur les membres de l’Empire. Beaucoupjd’affaires litigieuses, entre des membres de différente religion , sur lesquelles la chambre impériale avait seule le droit de prononcer, ou qui, avant son institution, ressorlissaient au conseil des princes, étaient maintenant portées devant le conseil aulique. 11 ne faut pas s’étonner si les sentences de ce tribunal trahissaient leur origine, et si des juges