I.E RÈGNE DE HENRI IV
que pour l’action. Fondé sur un vif sentiment de la dignité humaine, il ne peut voir avec indifférence fouler aux pieds, en la personne d’autrui, des droits qui lui sont chers en la personne de celui qu’il anime.
Mais cet intérêt passionné de l’amiral pour la liberté des Néerlandais, et cette résolution de prendre les armes à la tête des huguenots pour assister ces républicains, étaient en même temps justifiés par les raisons politiques les plus graves. Il connaissait et redoutait l'esprit inflammable et anarchique de son parti, qui, blessé par tant d’offenses subies, prêta se soulever à chaque attaque supposée, et familiarisé avec les scènes de tumulte, était depuis trop longtemps déshabitué de l’ordre pour s’y pouvoir maintenir sans rechutes. L'inaction dans ses châteaux et la contrainte imposée par la paix ne pouvaient agréer ;’t une noblesse guerrière et avide d’indépendance. On ne pouvait non plus s’attendre que la fougue des prédicateurs calvinistes se contînt dans les bornes étroites de la modération que demandaient les circonstances. En conséquence, pour prévenir les maux qu’un zèle de religion mal entendu, et la défiance des partis qui couvait toujours sous la cendre, menaçaient d'amener têt ou tard, il fallait songer aux moyens d’occuper cette valeur oisive, et de détourner sur un autre royaume, jusqu’à ce qu’on en eût besoin dans la patrie, un courage qu’on ne pouvait ni espérer ni désire!- d’étouffer entièrement. Ur, pour cela, la guerre des Pays-Bas venait à point nommé, et l’intérêt même et l’honneur de la couronne de France semblaient commander qu’on y prît part activement. La France avait déjà éprouvé de la manière la plus sensible la pernicieuse influence des intrigues de l’Espagne, et elle avait encore beaucoup plus à craindre d’elles dans l'avenir, si l'on n’occupait pas en dedans de ses propres limites cç dangereux voisin. L’encouragement et l’appui qu’il avait donnés auxsujets mécontents du roi de France paraissaient autoriser des représailles, pour lesquelles s’offrait en ce moment l'occasion la plus favorable. Les Néerlandais attendaient de -la France un secours qu’il était impossible de leur refuser sans les mettre vis-à-vis de l’Angleterre dans une dépendance qui ne pouvait avoir, au point de vue des intérêts français, que des suites funestes. Pourquoi aurait-on laissé prendre à une
500 HISTOIRE OES TROUREES OUI PRÉCÉDÈRENT dangereuse rivale une inlluence qu’on pouvait acquérir soiméme, et cela sans qu'il en coûtât rien? Car c’étaient les huguenots qui diraient leur bras pour cela , et qui étaient prêts à consumer, dans une guerre extérieure, leurs forces si redoutables pour le repos de la monarchie.
Charles IX parut sentir la gravité de ces raisons, et montra un vif désir de délibérer, à ce sujet, longuement et de vive voix avec l’amiral. Coligny pouvait d’autant moins résister à ce témoignage de la confiance royale, qu’elle avait pour objet l’intérêt qui, après le bien de sa patrie, lui tenait le plus au cœur. On avait découvert la seule faiblesse par laquelle on pût le prendre : le désir de voir promptement réussir son affaire favorite lui lit surmonter toute hésitation. Ses propres sentiments, élevés au-dessus de tout soupçon, sa prudence même l’attirèrent dans le piège. Si d'autres de son parti attribuaient à quelque dessein secret le changement de conduite de la cour, il trouvait, lui, poür l’expliquer, une clef bien plus naturelle dans les prescriptions d’une politique plus sage qui, après tant d’expériences malheureuses, s'imposait enfin impérieusement au gouvernement. 11 y a des méfaits que l’honnête homme peut à peine tenir pour possibles avant d’en avoir fait l’expérience, et il était bien pardonnable à un homme du caractère de Coligny de supposer à son roi une modération dont ce prince, jusque-là, n’avait pas encore donné de preuves, plutôt que de le croire capable d’une bassesse qui déshonore et l’humanité en général, et bien plus encore la dignité d’un nionarque. Tant de prévenances d'ailleurs de la part de la cour réclamaient aussi du parti protestant une marque de confiance; et combien n’étaitil pas facile de pousser, par une plus longue méfiance, un ennemi susceptible, à mériter réellement la mauvaise opinion qu’on lui ôtait les moyens de réfuter 1
L’amiral résolut, d’après cela, de paraître à la cour, qui, à ce moment, s’était avancée jusqu’en Touraine, pour faciliter l’entrevue avec la reine de Navarre. Jeanne lit à contre-cœur cette démarche h laquelle elle ne pouvait plus longtemps se soustraire, et remit au roi son fils Henri et le prince de Condé. Coligny voulut se jeter aux genoux du monarque , mais celuici le reçut dans ses bras. « Enlin, je vous tiens, s’écria le roi.
LE RÈGNE DE HENRI IV