SOI
Je vous tiens et ce ne vous sera pas chose si facile de me quitter. Oui, mes amis, ajouta-t-il avec un regard triomphant, voici le jour le plus heureux de ma vie. » L'amiral reçut le même accueil bienveillant de la reine, des princes, de tous les seigneurs présents; on pouvait lire sur le visage de tous l’expression de la plus grande joie et de l'admiration. On célébra pendant plusieurs jours, par les fêtes les plus brillantes, cet heureux événement, et nulle trace de l'ancienne méliance ne troublait la commune allégresse. On s’entretint du mariage de Henri de Béarn et de Marguerite de Valois. Toutes les difficultés que soulevaient la diHérence de religion et le mode de célébration durent céder à l’impatience du roi. Les affaires de Flandre donnèrent lieu à plusieurs longues conférences entre ce dernier et Coligny, et à chacune paraissait croître la bonne opinion qu’avait le roi de son serviteur revenu à lui. Un peu plus tard, il lui permit même d’aller faire un tour à son château de Châtilion, et, comme l’amiral revint au premier appel, il lui permit de renouveler ce voyage dans la même année. Ainsi se rétablit insensiblement la conliance réciproque, et Coligny commença à s’endormir dans une profonde sécurité.
L’ardeur avec laquelle Charles pressa le mariage du prince de Navarre, et les marques extraordinaires de faveur qu’il prodiguait à l’amiral et à ses adhérents, n’excitèrent pas moins de mécontentement chez les catholiques, que de défiance et de soupçon chez les protestants. Que l’on admette, avec quelques écrivains protestants et italiens, que celte conduite du roi était simplement un masque, ou que l’on croie, avec de Thou et les mémoires du temps, qu'il était alors personnellement sincère, sa situation entre les réformés et les catholiques était, dans tous les cas, très-embarrassante; car il fallait, pour garder le secret, qu’il trompât aussi bien les uns que les autres. Et qui pouvait même répondre à ceux qui savaient le secret que les avantages personnels de l’amiral ne finiraient pas par faire impression sur un prince qui ne manquait nullement do pénétration pour apprécier le mérite? que cet homme d’Etat éprouvé ne lui deviendrait pas, à la longue, indispensable, que ses conseils, ses principes, ses avis ne trouveraient point accès chez lui? il n’était pas étonnant que les catholiques exaltés fus-
502 HISTOIRE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT sent scandalisés, que le pape ne pût comprendre cette nouvelle conduite du roi, que la reine Catherine elle-même devint inquiète, et que les Guises commençassent à trembler pour leur crédit. Une alliance d'autant plus étroite entre ces derniers et la reine fut la conséquence de ces craintes, et l'on résolut de rompre, quoi qu'il en dût coûter, ces dangereuses relations.
Les contradictions des historiens et le mystère qui plane sur tout cet événement empêchent qu'il ne se répande aucune lumière satisfaisante sur les sentiments qu’avait alors le roi , et sur la vraie nature du complot qui éclata ensuite si terriblement. Si l’on pouvait s’en rapporter à Capi-Lupi, écrivain romain et apologiste de la Saint-Barthélemy, on ne calomnierait pas Charles IX par les plus odieux soupçons; mais, bien que la critique historique permette de croire le mal que raconte un ami, tel ne peut être le cas quand cet ami, comme cela arrive ici réellement, croit par ce mal exalter son héros, et qu'il le ditlame en flatteur. « Un légat du pape, raconte cet auteur dans la préface de son ouvrage', vint à Paris pour détourner par ses avis le roi très-chrétien de ses liaisons avec le3 sectaires. Comme il venait de faire au monarque les représentations les plus pressantes et qu’il l’avait poussé à bout, celui-ci s’écria d’un air très— significatif : « Que ne puis-je tout dire à Votre Éminence? « Vous seriez bicntût forcé de reconnaître, ainsi que le saint-père, « que ce mariage de ma sœur est le moyen le mieux imaginé • pour maintenir en France la vraie religion et exterminer ses « adversaires. Mais, » continua-t-il avec une vive émotion en serrant la main du cardinal et lui mettant au doigt un diamant, « fiez-vous à ma parole royale. Encore un peu de patience, et le « saint-père lui-même louera mes desseins et mon zèle pour la « foi. » Le cardinal refusa le diamant, et assura qu'il se contentait de la parole du roi. • Mais, supposé même que ce ne soit pas un aveugle fanatisme qui ait conduit la plume de cet historien, il peut avoir puisé son récit à des sources très-impures. On
1. U Stratagème ou la ruse de Charles IX, roi de Crâner, contre les huguenots. rebelles à Dieu et A lui, écrit par le seigneurCamilleCapi-Lupi, etc., 1514. (JY oie de l'auteur.) — Nous avons placé cette note 14 où elle est ilans la première édition. Dans les éditions actuelles, ou la tait lappoiter au tuol Cayi-Lupi de la phrase précédente.
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peut conjecturer, non sans vraisemblance, que le cardinal de Lorraine, qui alors séjournait à Rome, a favorisé, sinon répandu lui-méme, de telles inventions, alin de partager du moins avec le roi, pour le massacre parisien, la malédiction dont il ne pouvait lui-méme se décharger'.
La conduite réelle de Charles IX, lorsque éclata le sanglant complot, témoigne contre lui avec bien plus de force que ces bruits non prouvés; mais, si même il s'est laissé entraîner par la violence de son tempérament à donner son assentiment à ce complot tout à fait mûr, et à en seconder l'exécution, cela ne peut rien démontrer pour sa complicité antérieure. Ce qu’il y a de monstrueux et d’horrible dans ce crime en diminue la probabilité, et le respect de la nature humaine doit servir à la défense du roi. Une chaîne si longue et si compliquée de tromperies, une dissimulation si impénétrable, si soutenue, un si profond silence de tous les sentiments humains, un jeu si impudemment joué avec les gages les plus sacrés de confiance, exigent, ce semble, un scélérat achevé, endurci par un long exercice et complètement maître de ses passions. Charles IX était un jeune homme que son tempérament fougueux emportait, et dont une possession prématurée du souverain pouvoir atlïanchissait les passions de tout frein de modération. Un tel caractère ne se concilie point avec un rôle si artiliciel, ni un si haut degré de perversité avec une ime de jeune homme, même quand ce jeune homme est roi , et lits de Catherine.
Mais, que la conduite du roi fût sincère ou non, les chefs du parti catholique n’en pouvaient demeurer spectateurs indifférents. En effet, ils quittèrent bruyamment la cour aussitôt que les huguenots parurent y avoir pris pied, et Charles IX les laissa partir sans s’en inquiéter. Uuant aux réformés, ils aflluaient de plus en plus dans la capitale, à mesure qu’approchait la célébration du mariage du prince de lléarn. Cette solennité cependant éprouva un retard inattendu par la mort de la reine Jeanne, qui mourut d’une prompte mort, peu de semaines après son entrée dans l'aris. Toute l'ancienne méliance des calvinistes se réveilla à l’occasion de cette mort, et il ne
I. Esprit de la Ligue (par Anquelil), U II, p. 13. (Note de l'auteur.)
504 HISTOIRE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT manqua pas de gens qui soupçonnèrent qu’elle avait été empoisonnée. Mais, comme les recherches les plus soigneuses ne confirmèrent pas ce soupçon , et que le roi dans sa conduite demeura parfaitement semblable à lui-même, cet orage se calma en peu de temps.
Coligny se trouvait alors dans son château de Châtillon, entièrement occupé de ses projets favoris relatifs à la guerre de Flandre. On n'épargna pas les avis pour l’instruire du prochain danger, et il ne se passait pas de jour qu’il ne se vit assailli d'une foule de lettres écrites pour le détourner de paraître à la cour. Mais ce zèle bien intentionné de ses amis ne faisait que lasser sa patience sans ébranler ses convictions. En vain lui parlait-on des troupes que la cour rassemblait dans le Poitou, et qui, assurait-on , étaient destinées contre la Rochelle : il savait mieux, disait-il, quelle était leur destination, et il assurait ses amis que cet armement avait été résolu d’après ses propres conseils. En vain cherchait-on à le rendre attentif aux emprunts du roi, qui semblaient annoncer une grande entreprise: il assurait que celte entreprise n'était autre que la guerre des Pays-Bas, qui était sur le point d’éclater, et au sujet de laquelle il avait déjà pris toutes les mesures avec le roi. Peu s’en fallait en elfet que Charles IX n’eùt cédé aux représentations de l’amiral, et qu’il n’eùt conclu (était-ce vérité ou feinte?) une alliance formelle avec l’Angleterre et les princes protestants d’Allemagne contre l'Espagne. En conséquence , tous les avertissements de ce genre manquèrent leur but, et l'amiral se fiait si fermement à la loyauté du roi, qu’il pria ses adhérents de lui faire grâce désormais de ces rapports.
Il retourna donc à la cour, où, peu après, au mois d’août 1572, les noces de Henri, maintenant roi de Navarre, et de Marguerite de Valois, furent célébrées au milieu d’une grande affluence de huguenots et avec une pompe royale. Téligny, gendre de Coligny, Rohan, La Rochefoucauld , tous les chefs des calvinistes, étaient présents, tous aussi rassurés que l’amiral, et sans nul* soupçon du danger prochain. Un petit nombre seulement prévirent l'orage qui venait, et cherchèrent à temps leur salut dans la fuite. Un gentilhomme nommé Langoiran vint prendre congé de Coligny. «Pourquoi donc maintenant? demanda l’amiral
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rempli d’étonnement. — Parce qu’on vous fait trop de caresses , repartit Langoiran , et que j'aime mieux me sauver avec les fous que périr avec les sages. »
Bien que l'issue ait justitié ces prédictions delà manière la plus terrible, il demeure indécis jusqu’à quel point elles étaient alors fondées. D'après le rapport de témoins dignes de foi, le danger était en ce temps-la plus grand pour les Guises et pour la reine que pour les réformés. Coligny, racontent-ils, avait acquis insensiblement un tel pouvoir sur le jeune roi, qu’il pouvait se hasarder a lui inspirer de la défiance envers sa mère, et à l'arracher à sa tutelle, qui durait toujours. Il l’avait persuadé d'assister en personne à la guerre de Flandre, et de remporter lui-môme les victoires que Catherine n’était que trop portée à souhaiter à son favori le duc d’Anjou. Auprès du monarque ambitieux et jaloux cette insinuation ne fut pas perdue, et Catherine se convainquit bientôt que son empire sur le roi commençait à chanceler.
Le danger était pressant et la plus prompte résolution pouvait seule détourner le coup qui menaçait. Un courrier fut dépêché pour rappeler en toute hâte à la cour les Cuises et leurs partisans, afin d'avoir leur assistance en cas de besoin. La reine elle-même saisit le moment où son fils, dans une chasse, était seul avec elle, et l’entraîna dans un château, où, s'étant enfermée avec lui dans un cabinet, elle l’assaillit avec toute la force de l'éloquence maternelle, et lui fit les plus amers reproches sur ce qu'il s’était débâché d'elle , sur son ingratitude , sur son imprudence. Sa douleur, ses plaintes l’ébranlèrent; quelques allusions menaçantes qu'elle laissa échapper firent leur effet. Elle joua son rôle avec cet art consommé de comédienne où elle était passée maîtresse, et elle réussit a lui arracher l'aveu qu'il avait agi inconsidérément. Non contente de cela, elle se sépara violemment de lui, feignit un mécontentement sans retour, prit une habitation séparée, et fit craindre une entière rupture. Le jeune roi n'était pas encore devenu assez maître de lui pour la prendre au mot et se réjouir de la liberté qu'il obtenait. 11 connaissait le grand parti de la reine, et sa crainte le lui représentait plus nombreux encore qu’il ne jiouvait l’étre en effet. 11 redoutait, et n'avait peut-être pas tout à fait tort, sa préférence pour le duc d’Anjou, et tremblait pour sa vie et son trône.
Privé de conseillers, et trop faible par lui-même pour prendre une résolution hardie, il se hâta de courir auprès de sa mère, pénétra dans sa chambre, et la trouva entourée de son l'rère, de ses courtisans , des ennemis les plus déclarés des réformés. Il veut savoir quel est donc le nouveau crime dont on accuse les huguenots, il se dit prêt à rompre toute liaison avec eux dès qu'on l’aura convaincu qu'il faut se métier de leurs sentiments. On lui fait la plus noire peinture de leurs prétentions, de leurs violences, de leurs plans , de leurs menaces. Il est surpris, entraîné, réduit au silence, et quitte sa mère en l’assurant qu'il agira désormais avec plus de circonspection.
Mais cette déclaration vague ne pouvait suffire encore à rassurer Catherine. ta même faiblesse qui lui faisait en ce moment la partie si belle auprès du roi pouvait aussi rapidement, et avec plus de succès encore, être mise à prolit parles protestants pour le délivrer entièrement de ses chaînes. Elle vit qu'il lui fallait rompre ces dangereuses liaisons d'une manière violente et irrémédiable, et pour cela il n'y avait qu'à réveiller par quelque grave otfense l'esprit de révolte des huguenots. Quatre jours après la solennité des noces de Henri de Navarre, un coup de feu fut tiré d’une fenêtre sur Coligny, au moment où il retournait du Louvre à sa maison. Une balle lui fracassa l’index de la main droite, et une autre le blessa au bras gauche. Il montra la maison d’où le coup était parti : on enfonça les portes, mais le meurtrier s’était déjà échappé ‘.
On serait tenté de dire que le bon génie de Coligny avait fait un dernier elfort pour arracher à son sort ce grand homme,
1. Dans les Mémoire* historiques, à la suite île cette phrase, qui termine le morceau contenu dans le tome V, on lit la promesse ordinaire : « La continuation au tome suivant ; » mais cetto promesse n’a pas été tenue. Dans les tomes VI et VII, il n'y a pas d'introduction. Le tome VIII s'ouvre par une préface du professeur Paulus d’Iéna, où il est dit que des voyages et des raisons de sauté ont empêché l’éditeur des Mémoires, SchiUer, de continuer à en surveiller de pris la publication , qu’il a prié Paulus de le remplacer pour ce soin , comme aussi pour la rédaction des résumés historiques servant d’introduction. Après cette préface vient un tableau d'bisloire qui n'est plus compris sous le titre général do ceux qui précèdent et dont il est la continuation, mais qui a simplement ce titre particulier ; Us (roubles de France, d partir de la nu il de la ÿaiHt-UarlMIcmy.
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averti par ce guet-apens. Mais qui échappe à son sort ? Ou plutôt, pour l’homme de bien, quand on se permet tout envers lui, et jusqu’à des perfidies qu’il est incapable de concevoir, n’y a-t-il pas plus de gloire à succomber qu'à échapper à de pareils pièges 1
Coligny sentit, et tout son parti , frappé comme d'un coup électrique, le sentit avec lui, qu’au milieu de la paix la plus profonde, lorsque depuis quatre jours à peine, par le mariage de Henri de Navarre avec la sœur de Charles IX, les partisans des maisons de Valois et de Bourbon avaient paru, en dépit des Guises, se tendre la main devant l’autel nuptial, il sentit, dis-je, qu’un serpent exhalant le venin* l'épiait, lui et les siens. Lu monstre n'avait pas réussi cette fois, comme il eût voulu, à atteindre en lui, du fond de son embuscade, la tête des réformés, et à paralyser d'un seul coup tous les membres de ce corps.
Mais où pouvait-il bien tenir cachée maintenant sa tête d’hydre ? De quel coin s'élancerait-il pour de nouvelles attaques ? Pour découvrir cela à temps, Coligny avait réellement en lui trop peu de la nature de son ennemi. Jxs pistes tortueuses menaient dans toutes les directions, mais simplement pour mieux détourner les recherches du vrai mystère de scélératesse.
Coligny était sage, réfléchi, attentif à regarder tout autour de lui; mais ce que la crainte ajoute à ces qualités lui manquait entièrement. Le faible insecte étend sans cesse ses antennes de tous côtés, et la peur le sauve de mille dangers. Ainsi la sagesse devient, par la crainte, cette linesse habile qui peut se vanter d’avoir été rarement trompée, mais qui, en môme temps, est forcée d'avouer qu'elle n'a jamais agi avec grandeur, parce qu'elle a coutume de tout prendre pour un piège. Coligny n’avait point fait
en 1572, jusqu'à la mort de Charles IX, en 1574. Nous traduisons ce tableau, parce qu'il achève le récit du règne, et qu’il est d'ailleurs donné dans toutes les éditions de Schiller, sans qu'aucune note ni avertissement nous apprenne que c'est un supplément, œuvre d’une autre main. Je serais curieux de savoir si Kœrner, le premier éditeur, attribuait réellement ce morceau à son ami, et, dans ce cas, quelles raisons il pouvait avoir pour cela. Quant à moi, il me semble que la préface du tome VIII et, à défaut de cette préface, le style même et le ton de cette narration, et jusqu'à l’emploi de certains mots (ainsi l’u.sage constant de Partie pour Partei), prouvent, sans qu'il puisse rester aucun doute, qu’elle n’est point l’ouvrage de Schiller.
508 HISTOIRE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT alliance avec la fortune. Gomme général , il eut le plus souvent le dessous, à cause du petit nombre desestroupes et par d’autres vices de sa situation. Le hasard lit peu pour lui. 11 semblait destiné à jouer dans son parti le rôle de l'homme qui se doit tout à luimême. Après un échec, quand le découragement ôtait à fous le sang-froid, quand son armée, ramassée à grand'peine.àdemi nue, sans solde, sans paix, menaçait de se disperser aussi vite qu’elle s’était réunie, quand la trahison et la faveur de la cour rôdaient, spectres irrésistibles, parmi ses plus proches adhérents, toujours son courage était inébranlable. Son front serein persuadait aux siens l’impossible, leur faisait croire qu’il avait encore à choisir, en quelque sorte, entre les ressources diverses. Puis, lorsqu’il parlait, le calme de son esprit, à chaque mot qu’il disait, se communiquait à tous les autres. 11 parlait purement, noblement, avec force, souvent avec originalité. Et pour l’exécution il avait, accablé d’alfaires qu’il était, une activité infatigable. La fermeté contre l’oppression était l’âme de ses plans éloignés et prochains. Que le courtisan Villeroi le blâme d'avoir voulu assurer aux protestants en France une liberté légale, de même que son conseil contribua beaucoup à l'affranchissement des Pays-Bas du joug de l’Espagne : le renversement d'une constitution impartiale, d’un gouvernement juste, n'aurait jamais été le plan de Coligny. Ses mœurs pures, sa conduite irréprochable comme époux et comme père, et en général son sévère esprit de religion, achevaient sa vocation au rôle de chef suprême d’un parti à la fois religieux et politique, dont toute l'existence reposait sur la soumission volontaire de tant d’hommes de marque dfe la noblesse et de la bourgeoisie, braves, riches, ambitieux, de qui la supériorité du caractère de leur chef pouvait seule obtenir la docilité et l’accord nécessaires.
Tout cela faisait nécessairement de lui, aux yeux de ses adversaires, l’homme unique à la ruine duquel était attaché le sort de tout son parti, et l’on savait d'ailleurs que, si on l’avait pour ennemi, on ne pouvait attendre de lui ni concession ni réconciliation, mais seulement cette inexorable sévérité qui était son caractère. La cabale sut découvrir son côté faible. D’une part, les apparences de cette profonde estime et de cette entière conlianceenscs vues et sa probité, qu’il avait conscience de mériter;
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de l’autre, la perspective de servir à la fuis sa patrie et sa cause par un accord contre l’Espagne , l’ennemi commun de la religion et de la Fiance, l’attirèrent à la cour. Il se trouvait pris dèsqu'une fois on l’entourait de ces sortes de pièges, auxquels il n'aurait pu échapper que s’il eût été moins intrépide, moins loyal et moins magnanime. Avant et après la tentative d’assassinat, beaucoup de personnes bien intentionnées le pressèrent de s’échapper de Paris, c Si je fais cela , répondit-il, je montrerai de la crainte ou de la méfiance. L'un offenserait mon honneur, et l'autre le roi. Il me faudrait recommencer la guerre civile, et j’aime mieux mourir que de revoir le malheur immense quelle traîne à sa suite. > Le meurtre et l’infamie furent la récompense de ces sentiments patriotiques.
Le jour mômede la blessure, le roi vint en personne, avec un nombreux cortège de courtisans, rendre visite à Coligny. Il lui témoigna sa compassion et l’entière confiance qu'il avait en lui, soit comme capitaine, soit comme fidèle sujet. « C'est vous qui êtes atteint, mon père, lui cria-t-il; mais je sens la douleur de la blessure. Je vous le jure, au nom de Dieu, dès qu’on découvrira les coupables, je tirerai de ce crime une vengeance telle que jamais on ne l'oubliera. » Trop vite rassuré pour lui-même, l’amiral se plaignit peu, et chercha bientôt à détourner l’esprit inquiet du roi de cette tentative heureusement vaine, pour le ramener aux grands intérêts de l’Etat, à l'expédition des Pays-Bas. Cette entreprise était de nature à gagner de plus en plus au général, qu’elle rendait nécessaire, la faveur capricieuse du jeune et fougueux monarque, et à l'attacher plus étroitement au parti dont ce général était le chef. Mais , sous prétexte de ménager en ce moment le malade, la reine mère eut soin de ne pas laisser son fils prolonger cet entretien particulier. « Il n’avait qu’à retourner, lui dit-elle, à son jeu de paume. » C’était au milieu de ce jeu, sa passion, que la nouvelle de la tentative de meurtre l’était venue troubler, et c’avait été là sans doute la plus grande cause de la première explosion furieuse de son mécontentement.
Mais maintenant, pour Catherine, chaque minute pouvait tout perdre. Il est vrai que le soupçon de Coligny tomba d’abord, de lui-même, sur les Guises. Le coup était parti d’une maison à eux.
Le parti des Guises, pendant que celui des réformés se relevait publiquement, paraissait avoir été tellement abaissé, qu'on , pouvait et devait s’attendre à le voir recourir au moyen de ven- 1 geance le plus infâme, au meurtre secret. Et Catherine, dans le premier moment de confusion, trouva bon aussi de diriger les soupçons de ce côté. Môme à son fils, elle donna h entendre, dans cette vue, que sans doute le duc de Guise croyait toujours voir dans l’amiral le meurtrier de son père. Ce ne fut pas, comme quelques-uns le pensent, l'idée impossible de détruire è la fois les deux partis, quelque désirable que lui parût ce résultat, qui l’engagea h cette dissimulation. Ce qui la faisait agir, c’était la nécessité de gagner un peu de temps, pour pouvoir conclure du premier elTct de ce complot avorté, quel serait celui d’un complot plus cruel exécuté plus heureusement. Elle avait besoin de prendre au dedans d'elle-môme une nouvelle et plus ferme résolution pour l’accomplissement d'un projet qui devait, quelque ardente que fût sa soif de vengeance, révolter dans son cœur tous les sentiments d’humanité.
Le roi cependant voulut qu’on recherchât réellement le duc de Guise et qu’il parût à la cour, pour répondre sur ce qui venait de se passer, et sa propre sœur, la reine de Navarre, dans ses mémoires, considère encore ce fait comme un sérieux témoignage de l’indignation de Charles IX. Il avait aussi, du reste, été contraire aux prétentions du duc, lorsqu’il aspirait h la main de cette môme princesse. Mais, chose étrange ! il plaçait précisément ainsi aux côtés de sa mère, de la manière la moins suspecte, l’homme dont le bras lui était indispensable pour ce qui se préparait. Le concours de toutes les circonstances semblait désigner le moment qui devait être marqué par les plus noirs attentats.
On n’avait plus besoin que du consentement du inaitre, et ce consentement pouvait-il manquer à qui savait l’art funeste de pousser d’un extrême à l’autre son âme inconstante ? Un habile courtisan, favori de Charles, fut l’instrument dont se servit la reine mère pour faire subitement de son fils son complice. Cet homme, avec de prudentes précautions, elface les impressions favorables toutes récentes que la visite faite à l’amiral malade a laissées dans l’âine du roi. Il y répand les semences du soupçon,
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réveille le ressentiment endormi, et Unit par enfoncer dans le cœur de Charles l’aiguillon de la crainte, de la crainte pour sa propre vie. Le roi de Navarre et le prince de Condé avaient, disait-il, mis un zèle extraordinaire à demander satisfaction. La vraie force du parti de Coligny était maintenant réunie comme en un faisceau à Paris. On pouvait tout craindre de ce parti, mais aussi tout oser contre lui. Urt de ses adhérents, de Piles, n’avait-il pas osé dire en face au roi, avec la plus impudente audace, qu’on saurait se faire justice soi-même, si le roi n’en avait pas le pouvoir ou le vouloir? « En un mot, s’écria enfin l’artificieux entremetteur, plus sùr d’atteindre son but, qui est dévoué au roi ne peut différer plus longtemps de lui ouvrir les yeux sur le danger pressant qui menace sa personne et tout l’État. » A ce moment, Catherine elle-même entra dans la chambre, appuyée sur son fils favori, Henri d'Anjou, et accompagnée de ses intimes. Surpris tout à coup par les plus périlleuses découvertes, interdit et honteux de l’insouciance qu'il avait montrée jusqu’ici, quand la ruine était si proche, assailli de tous côtés des représentations les plus effrayantes , Charles se jeta dans les bras de sa mère. « Déjà, lui disait-on , les huguenots appellent de nouveau sur le sol français les étrangers odieux, les Allemands et les Suisses. Dans le pays même, les mécontents vont accourir en foule au nouveau lieu de rendez-vous. Les fureurs de la guerre civile menacent de déchirer encore une fois le royaume. Le roi, privé d'argent et d'autorité personnelle , entouré de huguenots, suspect au parti des Guises comme ami des hérétiques, aura l'honneur de voir, spectateur inactif, les catholiques se choisir un généralissime et trouver les moyens de se défendre eux-mômcs contre leurs adversaires, pendant que lui-même , repoussé en arrière par l’orgueil insolent du vieil amiral, et rendu méprisable aux yeux de la nation, se laissera forcément ballotter deçà et delà. •
A la vue de ces épouvantails , Charles bondit furieux. La mort de l’amiral, l’extermination de tout le parti dans toutes les contrées de la France , tel fut son serment. 11 ne demande qu’une chose, c'est qu'il n'en reste pas un qui puisse le lui reprocher un jour. Ét que tout se fasse au plus vite , afin que sa sécurité lui soit rendue sans retard.
C'était pour les adversaires lies protestants la disposition la plus désirable. IjC meurtre fut dès lors le mot d'ordre, niais la plus profonde dissimulation fut le voile sous lequel le roi, à partir de ce moment, se montra pleinement digne de l’éducation qu’il avait reçue de sa mère.
Le duc de Guise était prêt à jouer le premier rôle. Depuis la vaillante défense de Poitiers, c’est-à-dire depuis sa dix-neuvième aimée, il avait commencé à fonder sa renommée en opposition à celle de l’amiral. Ses regards, comme nous l'avons dit, s’étaient portés sur Marguerite, qui devint, en ce temps-là, l'épouse de Henri de. Navarre. Elle aurait pu un jour lui tendre la main pour l’aider à monter lui-même sur le trône. La persécution des huguenots ne paraissait donc pas être pour lui une vocation purement héréditaire. C’était aussi une vocation de son choix , et il ne négligeait aucune occasion de l'exercer. Si l'ombre de son père lui ordonnait de tirer d’eux une vengeance sanglante , sa propre ambition lui criait plus haut encore que le moment était venu de faire de son parti le seul dominant, par l'extermination de celui des réformés, et de se placer par là hardiment aux côtés de la reine mère.
Le crime qui venait d’échouer fut le voile de celui qu’on méditait. Le duc de Guise déclara que la crainte de la vengeance de Coligny, dont on lui imputait la blessure , le mettait dans la nécessité de fuir lui-même de la capitale avec ses parents. « Allez , lui dit le roi , d'un air courroucé : si vous êtes coupable , je saurai bien vous retrouver. * Et ainsi les préparatifs faits pour fuir les huguenots furent, sans qu’il s’élevât le moindre soupçon, les prompts apprêts de leur ruine.
11 fallut enfin que l’amiral lui-même aidât ses ennemis à jeter le filet sur lui et sur les siens. On l’avertit de divers côtés que les Guises pourraient bien tenter encore quelque chose avant leur départ. (juelques-uns conseillaient de le mettre en sûreté hors de Paris. Mais cet homme loyal se fiait , avec les principaux de ses adhérents, à la parole de son roi ; il se mit sous sa protection, et on lui donna pour sa défense un poste considérable tiré de la garde qui peu auparavant était entrée dans la ville. Sur l’ordre de la cour, les catholiques, dans le voisinage de sa demeure, durent céder leurs logements à tous ceux des seigneurs
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protestants qui , pour la sûreté de leur chef, désiraient se rapprocher de lui , ce à quoi l'on engagea môme ces derniers. La police les exhortait à protéger Coligny, et tenait un registre de ceux qui s’étaient ainsi rassemblés : sûre liste de mort pour leurs meurtriers! Le roi de Navarre fut invité à réunir ses amis dans le Louvre, pour servir de rempart au roi contre les Guises, et en môme temps à envoyer sa garde suisse à l’amiral pour le défendre. Pour réunir des armes dans le Louvre, on prit le prétexte d’un tournoi , et Coligny en fut môme àverti par le roi. Cette sollicitude inquiète de la cour pour les huguenots ôtait toute force aux dernières étincelles de soupçon, et à peine paraissaient-elles pouvoir alarmer encore les plus timides. Cependant la cabale contemplait d’un œil avide sa proie si complète, qui se trouvait comine réunie en un seul troupeau. L'heure de minuit du 24 août fut fixée pour l'assouvissement de la vengeance , par le conseil de sang que présida , aux Tuileries, Catherine de Médicis, où siégèrent deux frères du roi, le duc d’Anjou et le comte d'Angouléine , et en outre le duc de Nevers , le garde des sceaux Birague , les maréchaux de Tavannes et de Retz, et dans lequel à grand'peine furent exceptés de la commune sentence de mort prononcée contre le parti calviniste , le nouveau gendre de la reine avec un petit nombre de parents du roi.
Si réellement, chez les instigateurs du massacre, la conviction de rendre service à Dieu avait été , comme on peut le pêouver pour Tavannes, le principe qui les exalta et les rendit inhumains, on déplorerait sans doute la faiblesse de la raison humaine., on accuserait la superstition de cette époque, mais on n’abhorrerait pas les auteurs de l'attentat. Nous serions contraints, s’ils avaient étoull’é l’humanité par devoir , de garder de l’estime pour l’intention , tout en frissonnant d’horreur à la vue de leur action. Mais , pour la plupart des acteurs , leur caractère nous empêche du reste de douter que les huguenots n’aient été simplement à leurs yeux un parti de rivaux , contre lesquels on se réjouissait de pouvoir tout se permettre , parce qu'heureusement c’étaient en même temps des hérétiques. Catherine elle-même peut avoir été assez superstitieuse pour haïr, de tout son cœur, dans Coligny, le réformé, et tenir même cette haine pour méritoire; mais il n’est pas moins sûr que c’eût été
SCMU-KR. — IIIST. Il
514 U1ST0IRE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT pour olle un grand chagrin de voir cet homme qui menaçait de mettre des bornes à son ambition , se rendre tout à coup moins digne de haine en allant à la messe.
Déjà Tavannes, dans la nuit de la Saint-Barthélemy, nuit grosse de malheur, avait, à la faveur du plus profond silence, rassemblé devant l’hôtel de ville une élite des gardes bourgeoises, dont les commandants avaient reçu des ordres à cet effet en présence du roi. Déjà le duc de Guise, avec trois cents hommes aspirant au meurtre , attendait , contenant sa fureur , le signal convenu. Charles lui-mêine étouffa à ce moment la voix de l’amitié, en société de laquelle la pitié une dernière fois avait tenté d’approcher de lui. A la sortie du souper, il laissa, après s’y être opposé quelque temps , le comte François de La Rochefoucauld, dont il aimait d'ordinaire la compagnie, sortir du palais et s’offrir à son insu aux coups de la mort; car le monarque lui-même voulut que sans retard le signal du carnage fût donné Plus insensible encore, Catherine pressa sa lille, la reine de Navarre, récemment mariée, de se retirer promptement, ce soir-là, dans la chambre de son époux, où pourtant la vengeance des calvinistes ou le meurtre errant dans la nuit pouvait si aisément l’accabler, üue tout soit sacrifié, pourvu qu’elle obtienne les victimes désignées dans son plan!
Et pourtant , quand le roi , après que le signal du meurtre a été donné , s’avance sur le balcon , au-dessus de la porte du Louvre , du côté de la ville ( le petit nombre des complices ,■ la reine mère à leur tête , l’avait accompagné par les galeries solitaires, en l'obsédant des plus pressantes exhortations); quand déjà les furies du carnage grincent des dents pour qu’on les déchaîne ; à ce moment , les premiers auteurs du forfait sentent leur cœur se glacer. L’humanité, au dedans de leur être , éprouve ses dernières convulsions. Pôles et hors d’eux, ils tremblent vis-à-vis d’eux-mêmes, se regardent stupéfaits les uns les autres, et sont d’accord , à l’instant, de rétracter par un prompt message l’ordre du meurtre , et d’arrêter l'explosion des horreurs qu’ils ont eux-mêmes, ils n’osent plus se l’avouer, désirées, décidées, commandées. On entend un coup de pistolet. « S’il blessa quelqu'un , je l’ignore , rapporte le fils favori de Catherine , le duc d'Anjou ; mais ce que je sais , c’est qu’il noue
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alla au cœur à tous trois , et qu'il nous ôta le sens et le jugement. Nous étions hors de nous , frappés de terreur et de consternation , à l’idée des désordres maintenant commencés. »
Il venait trop tard, ce lâche repentir. Faible fils de l’irrésolution plutôt que de la réflexion , il ne mérite de comparaître devant le philosophe qui connaît le cœur humain , qu’afin de témoigner combien , dans les instigateurs des scènes lamentables qui s’ouvraient alors , la rage de la passion devait être surexcitée, pour qu’au moment de l’exécution, elle ait ainsi abouti tout à coup au plus violent relâchement de tous leurs nerfs, de toutes leurs forces.
Dès lors l’ombre de Coligny aurait pu emporter dans la tombe avec elle cette vengeance que lui offrait le spectacle du crime se châtiant ainsi lui-mém* Le duc de Guise , au premier coup du signal donné par la cloche des matines, s'était élancé avec sa bande vers la demeure de l’amiral. Au cri d’n» nom du roi, la porte est ouverte , les gardes sont terrassés , les Suisses s’enfuient et se dérobent à l’irruption de la foule furieuse. Réveillé de son premier sommeil , le vieux Coligny blessé s’était levé précipitamment. Déjà le vestibule retentissait des clameurs sauvages des meurtriers , mêlées au râle des mourants. Trois colonels français pénétrèrent dans sa chambre et lui crièrent : « A mort! » Le pieux héros s’était appuyé à la muraille et priait. Un Italien, Pétrucci, et un gentilhomme allemand, liesme, s’élancèrent en avant. « Es-tu Coligny? cria ce dernier. — C’est moi-même, répondit le vieillard d'une voix ferme; mais toi, jeune homme, respecte mes cheveux bjpncs! » A ce moment, Besme le perça, plus insensible qu’autrefois le meurtrier de Marius. Il retira son épée toute fumante, et lui en donna quelques coups en croix sur le visage. La rage de ceux qui suivaient déchira le corps de mille blessures. « Voilà donc qui est fait ! • ricana Besme de la fenêtre dans la cour; et, comme le comte d'Angoulôme, frère bâtard de Charles IX, ne le voulait pas croire, on lui jeta, par la fenêtre, le cadavre devant les pieds. 11 examina avidement le visage dégouttant de sang, et, quand il fut sùr du fait, il repoussa d’un coup de pied le lion égorgé.
Cependant partout, devant les maisons, les torches de résine éclairaient le meurtre qui se ruait de proche en proche. Les rues
M6 HISTOIRE DES TROUBLES OUI PRÉCÉDÈRENT étaient fermées par des chatnes; des gardes étaient places en embuscade pour recevoir les fuyards; d'autres entraient dans les rues mêmes, où les protestants, indignement trompés, tombaient dans les mains de leurs ennemis au moment où ils sortaient de leurs portes, subitement éveillés de leur sommeil. Il n’y avait pour eux, dans cette détresse inattendue, ni conseil , ni guide, ni lieu de réunion. Les catholiques se reconnaissaient entre eux à un bandeau blanc autour du bras gauche et à une croix de la même couleur. Ils profanaient, pour assassiner leurs frères, le signe du grand martyr et la couleur de l'innocence. Si ceux qu’on poursuivait avaient pu se remettre de leur consternation, si plusieurs s’étaient réunis et aussi bravement défendus que plus d’un isolément eut la gloire de le faire, peut-être le crime eùt-il trouvé son ch;Uiinent*u milieu de son triomphe même.
Dès que les victimes commencèrent à manquer dans les rues, on pénétra dans les maisons, Là, ni l'âge ni le mérite personnel ne sont une défense. Le gendre de l'amiral, Téligny ', avait l'aspect si aiinable'que les premiers qui le cherchèrent pour le tuer se retirèrent interdits. Mais bientôt de plus cruels le trouvèrent. Les gardes bourgeoises parisiennes, qui, en recevant l'ordre du meurtre, avaient reculé d’horreur, surpassèrent maintenant, une fois mises en fureur, tout ce que pouvaient attendre les chefs les plus inhumains. Les cadavres mutilés étaient précipités par les fenêtres et traînés nus , non pas seulement vers la Seine, mais souvent ailleurs, de côté et d'autre, par une sorte de jeu barbare et obscène. Leux qui échappaient vivants ou blessés et se croyaient sauvés, succombaient, pour la plupart, sous les coups des bourgeois qui rôdaient ou des hordes de Guisards, dont Tavannes entlammait la fureur par d'affreux sarcasmes. « Saignez, saignez toujours, disait-il en raillant; la saignée est aussi saine en août qu'eu mai. » Chez Tavannes cette barbare gaieté était si bien la suite de la conviction soldatesque d’avoir rendu â Dieu et au roi le plus grand service, que dans sa dernière confession encore il proclamait
1. Dans la première édition il y a ici une faute d'impression qu'il est facile de s'expliquer : Coligny pour Téligny.
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la nuit de la Saint-Barthélemy l’événement de sa vie dont le souvenir lui faisait espérer le pardon de ses péchés. Mais toutes les haines privées trouvèrent alors aussi leur proie : le fanatisme religieux la leur livrait sous le prétexte le plus sacré. D’autres, même des gentilshommes, pillaient, volaient sous la protection de cet aveugle démon. Le roi lui-même et sa mère acceptèrent, dit-on , des présents pris sur les objets précieux ainsi enlevés. Les choses avaient changé de nom : l’infâme bassesse était affabilité populaire. Les bijoux arrachés aux huguenots mourants semblaient être une parure qui seyait, comme récompense anticipée et terrestre,* aux champions de Dieu : ils devinrent des souvenirs de ce jour dans lequel , sous les yeux mêmes du roi , dans son palais même où le malheureux le plus abandonné, qui peut le moins réclamer la protection de la justice, devrait être en sûreté, le caprice tout au plus et le bon plaisir daignèrent sauver la vie à un petit nombre. Du reste, en général, ceux qui cherchèrent leur salut dans le Louvre, trouvèrent la mort aux portes, de la main des gardes du roi. L’histoire raconte, citant des témoins, que le roi lui-même tira du Louvre sur des huguenots qui fuyaient. Et une heure après la première explosion de ces saturnales du meurtre, il n’y avait plus dans les chambres les plus retirées du palais un seul coin où il n’y eût du sang et des cadavres. Les prières du prince de Conti ne purent sauver des poignards, qu’il cherchait en vain à retenir de ses faibles mains, son gouverneur octogénaire. Tout saignant, en proie au désespoir, Gaston de Leyran se jeta dans la chambre à coucher de la reine de Navarre, et la prit elle-même pour bouclier contre quatre soldats qui le poursuivaient. La reine se réfugia chez la duchesse de Lorraine, sa sœur; à la porte, on égorgea un gentilhomme à côté d’elle. Elle entra, ou plutôt elle tomba évanouie dans la chambre, et ne revint à elle que pour éprouver de nouvelles angoisses à la pensée du sort que « ces noces de sang » devaient avoir fait à son époux.
Celui-ci, au moment où le jour commençait à poindre sur ces scènes de meurtre, avait été mandé, avec, le neveu de son père , le prince de Coudé , chez le roi , qui leur fit valoir à tous deux comme une marque de l’excès de sa clémence, qu'il leur
518 HISTOIRE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT eût fait don de la vie , les désignant d’avance eux seuls de tout le parti huguenot. Mais d'un air farouche, il les somma d’abjurer sans retard la religion réformée, comme preuve que jusque-là ils n'avaient été que séduits. Ils avaient été amenés à travers les soldats prêts au meurtre. Dans la chambre du roi , ils pouvaient encore entendre, à quelque distance, les gémissements des leurs qui, poussés ensemble hors du palais, entre deux haies de la garde du château, tombaient égorgés par elle. Comme les princes firent au roi une réponse ambiguë, il leur cria, avec une de ses imprécations habituelles, qu’ils avaient trois jours pour choisir entre la messe et la bastille. Le seul fruit pour ainsi dire qu’il recueillit, en efTet, de ces cruautés fut qu*Henri de Navarre et sa sœur se laissèrent arracher une conversion hypocrite à la foi catholique, et que le prince de Condé, après une résistance un peu plus longue, imita leur exemple.
Enivré de l’heureuse issue de cette nuit meurtrière, dans laquelle on avait flotté entre la crainte et la fureur, le caractère indompté de Charles ne fut plus arrêté par aucune considération. Le carnage dura encore trois jours : on fouilla aux environs tous les lieux où l’on pouvait découvrir quelque victime cachée à immoler à la vengeance. Et , au milieu de ces horreurs, le roi parcourut la ville avec ses courtisans , et se promena parmi le sang , les cadavres et les ruines. Après avoir maltraité de toute façon et traîné de côté et d'autre le corps de Coligny , on l’avait à la lin pendu au gibet de Montfaucon. Le roi alla même là , pour repaître ses yeux des restes mutilés de celui qui , peu de jours auparavant , lui commandait encore un respect irrésistible. « Le cadavre d’un ennemi , dit-il , répétant la raillerie de Vitellius , sent toujours bon. »
Mais encore plus d’étourderie méprisable accompagna ses actes politiques de ce temps-là. Pendant qu’il prenait la part la plus publique aux crimes de ces jours de sang, Charles se mit tellement au-dessus de toute apparence de respect de lui-même et d'autrui, que d’abord , dans des lettres écrites, le premier jour, à des gouverneurs de province et à des cours étrangères, il repoussa toute participation à ce qui s’était fait, et crut pouvoir tout imputer à l’insolente audace des Guises et des Chàtillons, puis que, le troisième jour, il tint au parlement son lit
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de justice , pour accuser l’amiral assassiné de la plus infime trahison envers le trône et l’État , faire flétrir sa mémoire par les plus honteux châtiments infligés au crime de lèse- majesté, et justifier la ruine de la secte comme méritée par elle et ordonnée par lui-même. Tant il était alors le jouet , plus faible encore qu’avant, des intrigues de sa mère ! Au premier moment, quand elle avait réussi à l'entrainer dans le projet de meurtre, il s’était laissé persuader que la haine générale tomberait sur les Guises, tandis que le protit, l’affranchissement de la crainte et du danger, seraient pour lui-même. Mais comme, aussitôt après l'attentat commis, une nouvelle faction des Montmorency, qui demandait vengeance pour Coligny et les siens , menaçait de se lever contre les Guises, il fut forcé de prendre tout sur lui , pour ne pas avoir l’air d'un faible et insignifiant possesseur du trône, sous les yeux duquel, sans son aveu, chacun osait se tout permettre. Pour se donner l'apparence de ce qu’il n’était pas et ne pouvait pas devenir, il devint réellement ce qu’il rougissait d'avouer, ce qu’il n’aurait eu ni le courage ni l’adresse d’être par lui-même. Afin de ne point paraître faible, il eut la faiblesse de laisser abuser de soi par tous les autres, pour voiler leurs actes et devenir, en leur nom , l’objet de ce mépris auquel son propre royaume, l’étranger et la postérité devaient inexorablement condamner le monarque sous lequel la nuit de la Saint-Barthélemy avait été si indignement profanée. Et, en compensation de cette immortalité d'infamie, il n’avait pas même atteint, pour un seul moment, le but que les auteurs du mal lui avaient présenté comme son dédommagement.
On éprouve une véritable satisfaction à observer dans l’histoire que les tentatives les plus audacieuses du crime, lors même que l’astuce s’était épuisée à les imaginer, que l’emportement le plus furieux les avait accomplies, et que le rempart le plus redoutable opposé à la responsabilité, le trône même, les avait protégées, que ce sont celles-là précisément qui ont manqué leur but, amené souvent les suites les plus contraires , et apprêté uniquement à leurs auteurs ce double désespoir des vains efforts et des reproches cuisants du juge intérieur.
Les chefs du parti vainqueur ne ménagèrent , il est vrai , ni la ruse ni la violence pour s'assurer les fruits de ces attentats.
an sujet desquels l’heureux succès , cette fausse pierre de touche du bien et du mal, paraissait seul pouvoir leur épargner le repentir.
On intenta encore des procès en forme à plusieurs de ceux du parti persécuté , et ils aboutirent à des meurtres juridiques. On flétrit la mémoire de l’amiral par une sentence qui le proclamait traître et régicide, et qu’on fit exécuter , en suivant les usages les plus outrageants, dans les principales villes du royaume. Son écusson fut brisé par le bourreau; ses enfants furent déclarés privés de leurs biens et de tout espoir de parvenir aux emplois. Son château fut livré à la destruction, pour devenir le monument désert de son infamie. On se hâta de poursuivre les huguenots, dans toute la France, par des ordres de meurtre, comme complices de ses crimes. Mais rien n'empêcha les conséquences toutes contraires qui découlaient de ces événements. Ce que n’osa point faire, dans le voisinage du trône, le parlement de Paris, où le président de Tliou entendit, avec un soupir à demi étouffé, le roi se porter accusateur des victimes , quelques gouverneurs de province le firent courageusement. L’un d’eux, le vicomte d’Orthez’, commandant à Bayonne, écrivit au roi , en réponse à ses ordres de meurtre, qu’il avait trouvé dans ceux qui lui obéissaient de bons citoyens et de braves soldats, mais pas un bourreau. D’autres, l'histoire nomme aussi parmi eux un évêque, ne firent pas exécuter les ordres. La prompte mort de quelques-uns de ces défenseurs de l’innocence donna lieu à des soupçons d’empoisonnement. Toutefois, dans quelques contrées, particulièrement en Dauphiné, en Provence, en Bourgogne et en Auvergne, les protestants furent épargnés. Plusieurs des principaux ne s'étaient pas trouvés à Paris, d’autres y avaient échappé au massacre, Un grand nombre cherchèrent du secours sur la terre étrangère, où, surtout chez les honnêtes Allemands, catholiques aussi bien que protestants, l’horreur excitée par leurs persécuteurs inspira aux uns le courage de les aider à se venger, et entretint du moins, chez d’autres, une compassion attentive â les ménager. Pour ceux qui étaient restés en France, bientôt quelques avau-
l. Dans l'allemand il y a a le comte d’Orthc.»
LE RÈGNE nE HENRI IV.
tages remportas sur les catholiques leur donnèrent un nouvel espoir. Le danger, quand il est au comble, multiplie les forces, dès que la première consternation est passée.
A Rome, les serviteurs du saint-siège se hâtèrent trop de célébrer sa victoire sur les hérétiques de France par toutes les démonstrations de bruyante allégresse , mondaine et spirituelle, par des messes et par les tonnantes décharges du canon. A la cour, à Paris , on crut trop à la légère avoir besoin d’éterniser la mémoire de l'extermination des huguenots, par une fête annuelle rappelant leur ruine. Ils se rappelèrent bientôt eux-mêmes au souvenir par une vengeance sanglante. D’après Sully , soixantedix mille calvinistes avaient péri en France , en huit jours de carnage. Mais un parti qu’un tel enchaînement de destruction n'a pas anéanti , se croit bientôt plus invincible qu’il ne l est en effet. Dès le 28 octobre , en partie la crainte , en partie la ruse, dictèrent au roi un ordre qui assurait en tous lieux aux religionnaires la protection, et la restitution de leurs biens.
L’astuce et la prudence , quel couple dissemblable de sœurs ! Pendant que celle-ci marche à un but légitime par des chemins que la loyauté rend sûrs , celle-là s’avance tortueusement , par des voies trompeuses qui l’égarent , vers des lins quelle n'atteint jamais, ou n’atteint que pour sa propre honte. Cette fluctuation de la cour , de la cruauté à l’indulgence, que pouvaitelle autre chose qu’éveiller le regard du soupçon sur les intrigues persévérantes de la cour , et mettre à nu plus évidemment encore la faiblesse du parti royal? Toute cette prééminence puissante qu’assure l’élévation même du trône est perdue , quand le prince, séduit par l’emportement de l'esprit de parti, se laisse entraîner des hauteurs où il siège dans une faction contre l’autre. Tant qu'il est sur son trône , son autorité commande le respect des deux côtés. S'il s'est rangé lui-même d'un côté, le parti opprimé voit vide le siège de la commune justice. Tout ce qui se fait contre ce parti est dès lors persécution , et ne produit plus cette impression mystérieuse qui fait que les châtiments publics imposés par l’exécuteur des lois, n’irritent point, mais domptent.
Pendant que les protestants , à la faveur de l’inconséquence qui n’abandonne à aucune époque le despotisme , se rassem-
biaient dans leurs plus fortes places de refuge , ils se virent , quand ils s'y attendaient le moins , soutenus par un parti nouveau, qui devait être bien plus redoutable pour la cour. Il se trouvait au milieu du domaine de l'ennemi , à la cour même. Le sentiment partagé de l’injustice procure aux opprimés des amis inespérés. L'n assez bon nombre des catholiques les plus importants inclinaient d'autant plus vers les huguenots, que.la perfidie des persécuteurs blessait en eux plus irrésistiblement le sentiment de la loyauté. Même chez le plus jeune frère de Charles , chez le duc d'Alençon , le souvenir de la supériorité de génie de l'amiral si cruellement traité était inetfaçablc.
Un plus grand nombre encore, qui semblaient autorisés, en quelque sorte, par leur rang et leur naissance, à être très-insouciants sur toute différence religieuse, apprirent ce que l’intrigue de Catherine, unie à la fougue de Charles, pourrait infailliblement se permettre contre quiconque ferait obstacle à la reine. Oui aurait pu persuader en effet aux puissants Montmorency que le sort de leurs parents, les Coligny, les menaçait moins, eux, parce qu’ils professaient la même foi que la cour? Ils voyaient trop clairement qu'ils avaient contre eux, en commun avec les victimes, la jalousie de la reine mère à l'égard de toute puissance rivale qui s'élevait auprès d'elle.
En outre, tous ceux qui, pour une raison quelconque, étaient mécontents du parti qui dominait, tous ceux qui avaient à le redouter, ou quelque chose à lui arracher, n’étaient guère disposés, aussi longtemps du moins que cela paraissait favoriser les vues de chacun d’eux, à laisser opprimer complètement dans les huguenots les ennemis de la cour.
Il n'est donc pas étonnant que toute la faiblesse intérieure du parti royal parût, dès qu'on en vint à une entreprise de guerre, former un contraste humiliant en regard de la force réelle de la petite troupe des protestants. La place forte maritime de la Itochelle était regardée comme le dernier rempart des réformés. Par bonheur, ils en avaient, eux aussi, la même idée. Ils la défendirent comme l'on combat pour un palladium, lorsque Catherine envoya son fils favori, avec une armée redoutable sous la conduite de lîiron, pour couronner là, aux bords de l’Océan, sur les ruines du protestantisme français, son œuvre tragique.
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commencée dans la nuit de la Saint-Barthélemy. La ville n’était défendue que par quinze cents soldats et deux cents bourgeois armés. Mais tous les habitants, jusqu'aux enfants et aux femmes, devinrent autant de guerriers. Très-insignifiant fut le secours que Montgommery amena d'Angleterre aux assiégés; mais ils trouvèrent assez de ressources en eux-mêmes. Ils combattirent pendant cinq mois, et non pas seulement pour eux, car on les flattait de la promesse de leur accorder volontiers, à eux seuls, la liberté de conscience et la sûreté civique ; mais ils ne voulurent entendre à rien, tant que leurs coreligionnaires ne seraient pas admis à partager la jouissance des fruits de leur courage.
Parmi les nombreuses singularités de cet épisode de guerre, la plus étrange était le chef même des Rochellois; 11 leur avait été donné par le roi lui-méme. De La Noue, un .calviniste qui, peu de temps avant le meurtre de l’amiral, avait fait la première, mais malheureuse, tentative de porter la guerre dans les Pays-Bas, avait été forcé par le roi de passer chez les Rochellois pour gagner entièrement leur confiance et leur persuader de se rendre. Ils savaient cela, et cependant ils le reçurent, à la condition qu’il serait leur chef. Il remplit ses devoirs de général envers son parti, aussi bien que ses devoirs de citoyen envers la patrie, car il conseillait la paix, delà manière la plus pressante, toutes les fois qu'il ramenait les Rochellois de quelque sortie heureuse. C’était seulement à ses conseils de paix qu’ils n'obéissaient pas. Mais c’est toujours un rare honneur pour les protestants d’avoir possédé un homme qui sut, entre une cour flatteuse et un parti religieux turbulent, se tenir si ferme en un juste milieu, que des deux parts on était forcé de l’estimer, parce que ni les- uns ni les autres ne pouvaient réussir à le détourner de suivre sa conviction.
Le plus grand avantage pour les assiégés c’est qu’on avait, pour les forces qu'on leva contre eux, songé plus au nombre qu’à la qualité. Pendant qu’on ramassait, pour en faire une armée, tout ce qu’on pouvait trouver de faux amis et de natures débiles, on avait marché si lentement que les Ilochellois avaient eu le temps d’introduire dans leurs murs des provisions de toute espèce. Les assiégeants, au contraire, n’avaient pas de
524 HISTOinE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT plus grand ennemi que la multitude des gens inutiles réunis dans leur camp, et leur chef apparent, l'odieux duc d’Anjou, devint cause de la durée de leur vaine lutte. Ici, comme durant toute sa vie, il fut tourmenté de l’aveugle ambition de ne vouloir renoncer à rien de ce qu'il avait une fois commencé. Cette passion cependant ne l’animait pas à réunir au moins, avec toute l’activité possible, les moyens d’atteindre à son but. L'armée se modela entièrement sur lui. Beaucoup de tentatives hasardeuses, sans plan ni règle, en avaient déjà singulièrement éclairci les rangs. Les maladies, dans un si long cantonnement, furent plus funestes encore. Et, pour qu'aucun mal ne passât sans créer et répandre les semences d'un mal nouveau, la réunion de tous les mécontents dans cette expédition donna amplement à chaque esprit inquiet l’occasion de prendre parti ou de se faire des partisans parmi ses pareils. Ce ne fut peut-être que cette impatience désordonnée de la jeunesse, de se rendre important avant le temps, qui poussa le jeune frère du duc d'Anjou, le duc d’Alençon lui-même, à des projets précipités, mais sans elTet, contre la cour. Mais rien de plus malheureux que ce besoin, éveillé trop tôt, de jouer le mécontent. Quand une ambition sans objet s’est une fois allumée, elle ne cesse de tout troubler, ne fût-ce que pour se cacher à soi-même, et aux autres, qu’elle n’a rien à atteindre.
À peine son élection au trône de Pologne avait-elle donné au duc d’Anjou un prétexte plausible pour se débarrasser des Rochellois par un traité (6 juillet 1573); à peine Catherine, lui montrant d’un regard signilicatifle roi Charles qui déjà dépérissait, l’avait-elle laissé partir de ses bras pour s’en aller dans ce royaume qui, depuis des siècles, est, par sa propre faute, le jouet des étrangers; à peine, par l'horrible conquête de la petite place protestante de Sancerre, qui pouvait rivaliser avec la Rochelle par le courage, mais non par les secours extérieurs de la fortune, le dernier champ de lutte des partis en guerre avait-il paru supprimé, que le monstre des dissensions intestines entra en scène, plus grand et plus terrible, non pas seulement dans les provinces, mais aussi à la cour et même dans la famille du roi.
L'ne fin affreuse était réservée à Charles. Depuis que, parmi
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les scènes de meurtre de la nuit de la .Saint-Barthélemy, il s’était trouvé jeté hors de lui, jamais il ne revint entièrement à luimême et ne fut ce qu'il eût pu être. De même qu’il n’avait pas eu la force de se préserver de cet avilissement de l’homme et du prince en sa personne, de môme maintenant, après le forfait accompli, il n’était ni assez étourdi ni assez sans conscience pour échapper, sous quelque prétexte complaisant, au remords de ce forfait, ou pour le braver avec le front d’airain de l’impudence. La superstition de son temps, à laquelle il avait immolé tant de victimes, fut elle-même son châtiment. Toutes les fois qu’il était seul, il se croyait poursuivi par les mânes des égorgés. Des spectres sanglants chassaient de sa couche le sommeil, et lui faisaient de son repos un enfer. H se jetait, avec son impétuosité accoutumée, dans de fougueuses distractions; mais l’épuisement le rendait bientôt aux tortures de son âme bouleversée. Il essaya de s’émousser par de nouvelles cruautés; mais il était trop jeune, et, au fond, trop bon de sa nature, pour pouvoir atteindre à cette abominable consolation des scélérats endurcis. Catherine, au contraire, réussit a se persuader qu’elle n’avait sur la conscience que de quatre à six des meurtres de la Saint-Barthélemy. C'étaient là-tous ceux qu'elle avait ellemême nommément demandés, et elle ne devait pas avoir de peine à s'en absoudre, pour peu que son confesseur ait su, comme Naudé', inventer ou deviner pour tout le crime, en courtisan Batteur, le nom ingénieux de « coup d’Etat. »
Mais dans Charles, ces tourments de l'âme ne pouvaient, pour un temps, s’apaiser que lorsqu'il portait ses regards autour de lui : ils étaient alors écartés par le souci des dangers les plus imminents, qui l'investissaient de toutes parts. Il connaissait le frère qui venait après lui. L’histoire le connaît sous le nom de Henri 111, et, pour le peindre ici, il suflit de rappeler que l’instigatrice des « noces sanglan tes » le préférait ouvertement à ses autres fils. Cette mère, Charles aussi la connaissait. Elle l'avait conduit au bord de l’abime, devant lequel maintenant,
1. Gab Nau.lé, dam ses Considérations politiques sur les coup* d't'lat, cliap. ni, regrettu seulement i|ue ce coup d'Elat-U n'ait été eiéculé qu’à moitié. Regret très logique ! ( .Vote de fauteur . )
526 HISTOIRE DES TROUBLES QUI PRÉCÉDÈRENT dans sa sombre mélancolie, il frissonnait d’horreur. Il fallait que désormais il se laissât pousser par elle où elle voudrait. Ou bien i^norait-il combien de fois le soupçon, tout au moins, d'étre aussi une Italienne dans l’art d'empoisonner était tombé sur elle, même à la mort de nfbmbres de la famille royale? Luimême, il avait été si souvent l’instrument de son ambition que les moyens n’embarrassaient jamais, qu’il était obligé, si parfois il eut la fantaisie de résister à ses avis, de trembler devant sa propre mère, en voyant dans ses bras le duc d’Anjou.
Le destin parut prendre pitié de lui quand le duc s’en alla, comme roi, en Pologne (1573). Très-vraisemblablement on va ici au delà de la vérité en accusant, avec plus d'un auteur, la reine mère de n’avoir pas laissé son second lils se séparer d’elle avant de s’être assuré de la mort prochaine du premier. Il est vrai, Charles était dès lors visiblement malade. Mais le jeune homme sans frein, assis sur le trône, avait déjà tant travaillé à se détruire lui-même par les secrets poisons de la nature, qu’il est à peine besoin d’y ajouter, pour expliquer son dépérissement avant vingt-cinq ans, le chagrin rongeur de ses dernières années. Sa vue suffisait pour garantir à sa mère qu’elle pouvait, en toute assurance, laisser partir Son cher Henri pour la Pologne avec cet adieu : « Va, mon tils ! tu ne seras pas longtemps absent. »
.Mais ce soulagement n’améliora en rien l'état de Charles. Plus sa maladie lui peignait par elle-même l’avenir en noir, et plus son âme se fermait à toute expression de sympathie, pluss’accumulaient en réalité les causes qui peuvent amener un prompt passage de l’impétuosité à l’accablement.
Catherine parut vouloir se dédommager de l'absence de son second lils, en se livrant d'autant plus exclusivement à sa passion de dominer. Si Charles était souvent, même envecs elle, récalcitrant et emporté, elle entassait, en retour, à ses yeux toutes les inquiétudes tirées de la situation, vraie ou feinte, des choses, en lui déroulant, sans rien omettre, les pires possibilités, afin qu’il lui permit d’autant plus patiemment de porter, comme sa libératrice, la main sur son sceptre. 11 n'avait plus que la force de voir comme, de toutes parts, elle l'entourait de ses intrigues, et de sentir la haine qu’alors encore, par des assassinats concertés, par des promesses violées, et en semant entre tous la
LE RÈGNE UE HENRI IV
discorde, elle continuait d’attirer sur son nom à lui, qui nécessairement couvrait, en tout cas, tout ce qu’elle se permettait.
Dans le troisième frère recommençait sans cesse à fermenter ce besoin de se donner, n’importe comment, de l’importance, qui avait déjà paru devant la Rochelle. Pendant un certain temps, il s’amusa simplement à former et à trahir tour à tour les plans qu’il faisait pour s'enfuir de la cour. 11 semblait vouloir s’échapper, a(in que les autres pussent juger de sa valeur par cette tentative, le retrouver et le ramener. Mais derrière cette étourderie passionnée de. la jeunesse d’autres artisans de troubles, plus expérimentés, cachaient leurs desseins. Sous le nom protecteur des princes, il se forma de nouveau, à la cour même, un parti de mécontents, qui, pour se distinguer du parti religieux des protestants, se nommaient les poliiU/ues. Jamais dans un sens plus sérieux ils ne méritèrent ce nom. Leur politique ne servait qu’à leurs adversaires. Tant que. les protestants s’attachèrent à eux, Catherine eut contre les uns et les autres bien plus beau jeu qu’avant. Si l’intérêt du duc d’Alençon n’avait pas été si sûrement contraire aux vues de son second frère sur la couronne de France , et, par conséquent aussi , à celles de la reine mère, ce serait une conjecture vraisemblable de supposer que le duc était plutôt l’espion de sa mère parmi les mécontents que son adversaire : tant était inconcevable la légèreté avec laquelle il livrait, par les gélations les plus capricieuses, tous ceux qui avaient comploté avec lui, à la vengeance de cette femme, qui maintenant avait de nouveau dans les mains la régence de Charles et de la France ! Quand elle voulait faire trembler son pupille, aussi indocile que malheureux, elle savait lui représenter d’une manière si terrible les conjurations du duc, que toute la cour se croyait réduite à se réfugier à Paris en vêtements de nuit , et Charles malade à fuir, à l’heure de minuit, devant son plus jeune frère. « Que n’ont-ils du moins attendu que je fusse mort! » soupirait-il, ballotté en tous sens au dedans comme au dehors , et las de la vie.
Mais il vécut encore assez pour voir son armée aller combattre le frère qu'il préférait; car, à la lin, celui-ci s’était enfui réellement avec le roi de Navarre, longtemps maltraité dans l'esclavage de la cour, et le prince de Coudé.
Il vécut assez pour sc convaincre de l'impossibilité de remettre son sceptre à d’autres mains qu'A celles de sa mère, et conséquemment au frère promu avec tant d'habileté et de satisfaction au Irène de la lointaine Pologne. Il vécut pour apprendre la nouvelle entrée eu campagne des protestants, et vit dans leur réunion avec les autres mécontents du royaume la preuve que désormais la discorde, alliant les haines religieuses et civiles, souillerait , comme d'une double gueule, ses flammes sur la France, et que tout ce dont le souvenir torturait sa conscience depuis la nuit de la Saint-Barthélemy avait été aussi inutile qu’abominable. Bref, il vécut .assez pour regarder comme une consolation de n'étre pas père d'un fds qui dût hériter de lui le fardeau de la couronne*.
1. Une continuation de cette histoire , .pie Schiller, malade alors, ne termina pas lui-méme, Tut insérée dans le tome IX de la u’ partie des Mémoires hittoriques, par M le professeur Paulus, qui s’élait chargé de publier la suite d’une des parties de celle collection. ( Sole de l'édition allemande.)
Nous avons rectifié plus haut celle assertion (voyez la note de la p. SOC) , et dit où le professeur Paulus avait commencé, dans ce récit, & prendre la place de Schiller.