INTRODUCTION AUX MÉMOIRES
toire à parler d'elles. Des mérites comme les siens consistent précisément en ceci , qu'ils évitent l’éclat, que ces autres ambitionnent, et qu'ils aspirent à la paix avec tous plutôt qu’ils ne cherchent à éveiller l’admiration et l'envie. Vieilleville était un homme de cour dans le plus haut et le plus digne sens de ce mot, sens qui l'applique à l’un des plus difficiles et plus glorieux rôles de ce monde. Il fut dévoué au trône , quoiqu’il en ait vu changer trois fois les possesseurs, avec une égale et invariable constance, et il le confondait tellement avec la personne qui l'occupait , que dans son dévouement, dicté par le devoir, envers chacun de ceux qui successivement y furent assis, paraissait toute la chaleur d’un attachement personnel. Le beau type de l’ancienne noblesse et chevalerie française revit en lui , et il nous représente si dignement l’ordre auquel il appartient , qu’il pourrait momentanément nous réconcilier avec les abus qui déparaient cet ordre. Il était magnanime , magnifique, désintéressé jusqu'à l'oubli de soi-même, obligeant envers tout le monde, plein d’honneur, lidèle à sa parole, constant dans ses affections, actif pour ses amis; d'une valeur héroïque, ami de l'ordre jusqu'à la rigueur, et, avec toute la générosité de ses sentiments, terrible et inexorable pour les ennemis delà loi. Il entendait au plus haqt degré l’art de s'accorder avec les caractères opposés , sans y sacrifier son propre caractère; de plaire à l’ambitieux, sans lui rendre aveuglément hommage; d'être agréable à l’homme vain , sans le flatter. Jamais il n’eut besoin , comme le courtisan sans cœur et sans volonté , de se dépouiller de sa dignité personnelle pour être l’ami de son souverain; mais il savait , avec une âme forte et un glorieux renoncement à soimême, soumettre ses désirs aux circonstances. Par là, et par une grande prudence qui jamais ne se démentit, il réussit, dans un temps où tout n’était que partis , à demeurer hors de tout parti, sans perdre sa sphère d’influence, et à demeurer, dans le choc de tant d'intérêts, l'ami de tout le monde; il réussit à supporter, sans que sa propre fortune en fût ébranlée, trois changements de règne , et à emporter avec lui dans la tombe la faveur royale , dont il avait joui dès l'entrée de sa carrière. Car il est digne de remarque qu'il mourut au moment où Catherine de Médicis , avec sa cour , le visitait dans son château de