LIVRE PREMIER
catholiques et des créatures de l’empereur sacrifiaient la justice à l'intérêt de la religion catholique et de l’empereur. Quoique tous les membres de l’empire semblassent intéressés à s'élever à temps contre un abus si dangereux, cependant les protestants, qu’il blessait plus sensiblement, se levèrent seuls (encore ne furent-ils pas unanimes), pour défendre la liberté allemande, qu’une institution si arbitraire attaquait dans ce quelle a de plus sacré, l’administration de la justice. Certes l’Allemagne n’aurait eu guère à se féliciter d’avoir aboli le droit du plus fort et institué la chambre impériale, si l'on eût encore souffert, à côté de ce tribunal , la juridiction arbitraire de l’empereur. Les membres de l’empire germanique eussent fait bien peu de progrès, en comparaison des temps de barbarie, si la chambre impériale, où ils siégeaient à côté de l’empereur, et pour laquelle ils avaient renoncé à leur ancien droit de princes souverains , avait dù cesser d'être une juridiction nécessaire. Mais, à cette époque, les esprits alliaient souvent les plus étranges contradictions. Alors au titre d'empereur, légué par le despotisme romain, s’attachait encore une idée de pouvoir absolu, qui faisait avec le reste du droit public allemand le plus ridicule contraste, mais qui était néanmoins soutenue par les juristes, propagée par les fauteurs du despotisme et reçue par les faibles comme un article de foi
A ces griefs généraux s’ajouta peu à peu une suite d’incidents particuliers, qui portèrent enfin les inquiétudes des protestants jusqu’à la plus vive défiance. A l'époque des persécutions religieuses exercées par les Espagnols dans les Pays-Bas , quelques familles protestantes s’étaient réfugiées dans la ville impériale catholique d’Aix-la-Chapelle, où elles s’établirent à demeure, et augmentèrent insensiblement le nombre de leurs adhérents. Ayant réussi, par adresse, à faire entrer quelques personnes de leur croyance dans le conseil de la ville, les religionnaires demandèrent une église et l’exercice public de leur culte, et, comme ils essuyèrent un refus, ils se firent raison par la force,
I. L’alinéa sc termine ainsi dans la première édition : « Comment pouvait-il en être autrement, lorsqu'une des premières cours protestantes de l’Allemagne était elle môme assez aveuglée pour entretenir une opinion qui renversait la constitution fondamentale de l’Empire? ■
et s'emparèrent même de toute l’administration municipale. C'était pour l’empereur et tout le parti catholique un coup trop sensible, de voir une ville si considérable au pouvoir des protestants. Toutes les représentations de Rodolphe et ses ordres de rétablir les choses sur l’ancien pied étant demeurés sans effet, le conseil aulique mit la ville au ban de l’Einpire, par une sentence qui ne reçut toutefois son exécution que sous le règne suivant.
Les protestants firent, pour étendre leur domaine et leur puissance, deux autres tentatives plus considérables. L'électeur de Cologne, Gebhard, né Truchsess de Waldbourg, conçut pour la jeune comtesse Agnès de Mansfeld, chanoinesse de Girrisheim, une violente passion, à laquelle Agnès ne fut pas insensible. Comme les yeux de toute l’Allemagne étaient fixés sur cette liaison, les deux frères de la comtesse, zélés calvinistes, demandèrent satisfaction de cette atteinte à l’honneur de leur maison, qui ne pouvait être sauvé par un mariage, tant que l’électeur demeurait évêque catholique. Ils le menacèrent de laver cette tache dans son sang et celui de leur sœur, s’il ne renonçait aussitôt à tout commerce avec la comtesse ou ne lui rendait l’honneur devant les autels. L’électeur, indifférent à toutes les conséquences de sa démarche , n’écouta que la « voix de l’amour. Soit qu’il eût déjà , en général , du penchant pour la religion réformée, soit que les charmes de son amante opérassent seuls ce miracle, il abjura la foi catholique et conduisit la belle Agnès à l'autel.
L’affaire était de la plus haute importance. D’après la lettre de la réserve ecclésiastique, l’électeur avait perdu par cette apostasie tous ses droits à l'archevêché, et, si les catholiques étaient jamais intéressés à faire exécuter la réserve, c'était surtout lorsqu’il s'agissait d’un électorat. D’un autre côté, il était bien dur de renoncer au pouvoir suprême, et cela coûtait plus encore à la tendresse d'un époux qui aurait tant désiré de donner plus de prix à l’offre de son cœur et de sa main par l’hommage d'une principauté. La réserve ecclésiastique était d’ailleurs un point litigieux du traité d'Augsbourg, et toute l’Allemagne protestante jugeait d’une extrême importance d’enlever au parti catholique ce quatrième électorat. Déjà l’exemple d'actes pareils