‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 3 sur 219 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

en cendres; par une guerre où les combattants par milliers trouvèrent la mort', et qui éteignit, pour un demi-siècle, en Allemagne l'étincelle naissante de la civilisation, et rendit à l’ancienne barbarie les mœurs, qui commençaient à peine à s’améliorer. Mais l’Europe sortit affranchie et libre de cette épouvantable guerre , dans laquelle, pour la première fois, elle s’était reconnue pour une société d’Etats unis entre eux; et la sympathie réciproque des États, qui ne date, à proprement parler, que de cette guerre, serait déjà un assez grand avantage pour réconcilier le cosmopolite avec le£ horreurs qui la signalèrent, la main du travail a etTacé insensiblement les traces funestes de la guerre, mais les suites bienfaisantes qui en découlèrent subsistent toujours. Cette même sympathie générale des États , qui fit ressentir à la moitié de l’Europe le contre-coup des événements de la Bohême, veille aujourd’hui au maintien de la paix qui a terminé cette lutte. Comme, du fond de la Bohême, de la Moravie et de l’Autriche, les flammes de la dévastation s’étaient frayé une route pour embraser l’Allemagne, la France , la moitié de l’Europe, de même, du sein de ces derniers États, le flambeau de la civilisation s’ouvrïra un passage pour éclairer ces autres contrées.

Tout cela fut l’œuvre de la religion. Elle seule rendit tout possible; mais il s’en fallut beaucoup que tout se fît pour elle et à cause d’elle. Si l’intérêt particulier, si la raison d’Etat, ne s’étaient promptement unis avec elle , jamais la voix des théologiens et celle du peuple n’auraient trouvé des princes si empressés, ni la nouvelle doctrine de si nombreux , si vaillants et si fermes défenseurs. Une grande part de la révolution ecclésiastique revient incontestablement à la force victorieuse de la vérité , ou de ce qui était confondu avec la vérité. Les abus de l’ancienne Église , l’absurdité de plusieurs de ses doctrines , ses prétentions excessives , devaient nécessairement révolter des esprits déjà gagnés par le pressentiment d’une lumière plus pure , et les disposer à embrasser la réforme. Le charme de l’indépendance , la riche proie des bénéfices ecclésiastiques, de-

t. Dans la première édition : «Où plus do trois cent mille combattants trouvèrent la mort. »

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vaient faire convoiter aux princes un changement de religion , et sans doute n’ajoutaient pas peu de force à leur conviction intime; mais la raison d'État pouvait seule les y déterminer. Si Charles-üuint, dans l’ivresse de sa fortune, n’avait porté atteinte à l’indépendance des membres de l’Empire, il est peu probable qu’une ligue protestante se fût armée pour la liberté de religion. Sans l'ambition des Guises, jamais.les calvinistes français n'auraient vu à leur tête unGondé, un Coligny; sans l’imposition du dixième et du vingtième denier, jamais le siège de Rome n'aurait perdu les Provinces-L’nies. Les princes combattirent pour leur défense ou leur agrandissement; l’enthousiasme religieux recruta pour eux des armées et leur ouvrit les trésors de leurs peuples. La multitude, lorsqu’elle n'était pas attirée sous leurs drapeaux par l’espoir du butin, croyait répandre son sang pour la vérité, quand elle le versait pour l’intérêt des monarques.

Heureuses cependant les nations, que leur intérêt se trouvât cette fois étroitement lié à celui de leurs princes! C’est à ce hasard seulement qu'elles doivent leur délivrance de Rome. Heureux aussi les princes , que le sujet , en combattant pour leur cause , combattit en même temps pour la sienne ! A l’époque dont nous écrivons l’histoire , aucun monarque d'Europe n’était asse/. absolu pOur pouvoir se mettre au-dessus du vœu de ses sujets , dans l'exécution de ses desseins politiques. Mais que de peine pour gagner à ses vues la bonne volonté de son peuple et la rendre agissante! Les plus pressants motifs empruntés à la raison d’Etat ne trouvent que froideur chez les sujets, qui les comprennent rarement , et s’y intéressent plus rarement encore. L’unique ressource d'un prince habile est alors de lier l’intérêt du- cabinet à quelque autre intérêt qui touche de plus près le peuple, s'il en existe un de cette nature, ou de le faire naître, s’il n'existe pas.

Telle fut la position d'une grande partie des princes qui prirent fait et cause pour la réforme. Par un singulier enchaînement des choses , il fallut que le schisme de l’Église coïncidât avec deux circonstances politiques, sans lesquelles il aurait eut selon les apparences , un tout autre développement. C’était, d’une part, la prépondérance soudaine de la maison d’Autriche, qui menaçait la liberté de l’Europe; de l’autre, le zèle actif

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