‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 36 sur 219 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

la nation contre deux personnages si détestés, et on les choisit pour victimes du mécontentement universel.

Le 23 mai 1618, les députés, en armes et accompagnés d’une suite nombreuse , se présentèrent au château royal , et entrèrent en tumulte dans la salle où les lieutenants de l’empereur, Sternberg, Martinitz, Lobkowitz et Slawata étaient assemblés. Ils demandèrent, d’un ton menaçant, à chacun d'eux de déclarer s’il avait eu part à l’écrit impérial et s’il y avait donné son as-' sentiment. Sternberg les accueillit avec modération; Martinitz et Slawata répondirent fièrement. Cela décida de leur sort. On conduisit par le bras hors de la salle Sternberg et Lobkowitz , moins haïs et plus redoutés; ensuite Slawata et Martinitz furent saisis, traînés vers une fenêtre et précipités, d’une hauteur de quatre-vingts pieds, dans le fossé du château. On y jeta après eux le secrétaire Fabricius, leur créature à tous deux. Tout le monde civilisé s’étonna, comme de raison, d’une justice si étrange : les Bohèmes alléguèrent, pour s’excuser, l’usage national, et ne trouvèrent rien de surprenant dans cette affaire, sinon qu’on pût se relever, si bien portant, d’une telle chute. Un amas de fumier, sur lequel la lieutenance impériale eut le bonheur de choir, l’avait préservée du mal.

On ne pouvait se flatter d’avoir reconquis, par une si brusque exécution, les bonnes grâces de l’empereur; mais c’était là justement que le comte de Thurn avait voulu amener les états. S’ils s’étaient permis un pareil acte de violence dans la crainte d’un péril encore incertain , l’attente certaine du châtiment et le besoin de sûreté, devenu plus pressant, devaient les entraîner bien plus loin encore. En se faisant justice à eux-mêmes, d’une façon si brutale, ils avaient fermé toutes les voies à l’irrésolution et au repentir, et il ne paraissait possible de racheter ce crime unique que par une longue suite de violences. Comme on ne pouvait faire que l’acte n’eût pas été commis, il fallait désarmer le pouvoir qui devait punir. Trente directeurs furent nommés pour continuer légalement la révolte. On s’empara de toutes les affaires du gouvernement, de tous les revenus de la couronne; on reçut le serment des fonctionnaires royaux et des troupes; et l’on adressa à toute la nation bohème une sommation de défendre la cause commune. Les jésuites, que la haine

64 HISTOIRE DE LA GUERRE I)E TRENTE ANS. générale accusait d’avoir provoqué jusque-là tous les actes d'oppression , furent bannis de tout le royaume , et les états crurent nécessaire de justifier dans un manifeste particulier cette dure décision. Au reste, toutes ces fhesures avaient pour objet le maintien des lois et de l’autorité royale : langage ordinaire des rebelles , jusqu’à ce que la fortune se soit prononcée pour eux.

L’émotion que la nouvelle de cette révolte de Bohême excita à la cour impériale fut loin d’être aussi vive que l'eût mérité une telle provocation. L’empereur Matthias n’était plus cet homme déterminé qui avait pu autrefois aller chercher son roi et son maître au sein de son peuple, et le renverser de trois trônes. L’audacieux courage qui l’avait animé dans une usurpation l'abandonna dans une défense légitime. Les Bohèmes révoltés avaient pris les armes les premiers, et il était naturel qu’il armât comme eux. Mais il ne pouvait espérer de renfermer la guerre dans ce royaume; dans tous les pays de sa domination, les protestants étaient liés entre eux par une dangereuse sympathie : le péril commun de la religion pouvait les réunir tout à coup en une redoutable république. Que pouvait-il opposer à un pareil ennemi, si ses sujets protestants se séparaient de lui? Les deux partis n’allaient-ils pas s’épuiser dans une guerre civile si funeste? Tout n’était-il pas compromis s’il succombait, et, s’il était vainqueur, qui ruinait-il que ses propres sujets?

Ces considérations disposèrent Matthias et son conseil à l’indulgence et à des pensées de paix; mais d’autres voulaient voir dans cette indulgence même la cause du mal. L’archiduc Ferdinand de Gra-tz alla jusqu’à féliciter l’empereur d'un événement qui justifierait devant l’Europe entière toutes les violences envers les protestants de Bohème. « La désobéissance, disait-il, l’anarchie et la révolte ont toujours donné la main au protestantisme. Toutes les libertés que Matthias et son prédécesseur ont accordées aux états n’ont eu d’autre effet que d'accroître leurs prétentions. C’est contre l'autorité souveraine que sont dirigées toutes les démarches des hérétiques ; c’est par degrés que leur insolence en est venue à celte dernière attaque ; bientôt, pour dernier outrage, ils attenteront à la personne de

LIVRE PREMIER, l’empereur'. Contre de pareils ennemis, on ne trouvera de secours que dans les armes; de repos et d'autorité que sur les ruines de leurs dangereux privilèges; de sûreté pour la foi catholique que dans la destruction totale de cette secte. L’issue de la guerre était douteuse, il est vrai; mais, si on ne la faisait pas, la ruine était certaine. La confiscation des biens des rebelles suffirait largement aux dépenses, et la terreur des supplices enseignerait, pour l’avenir, aux autres diètes uqe prompte’ obéissance. » Pouvait-on blâmer les protestants de Bohême de prendre à temps leurs mesures contre les effets de pareilles maximes? Aussi bien était-ce seulement contre l’héritier de l’empereur que cette révolte était dirigée, et non contre l’empereur lui-même, qui n'avait rien fait pour justifier les alarmes des protestants. Ce fut pour fermer le chemin du trône de Bohème à Ferdinand, qu’on saisit les armes, dès le temps du règne de Matthias; mais on voulait, jusqu'à la mort de cet empereur, se tenir dans les bornes d’une apparente soumission.

Cependant la Bohème était en armes , et l’empereur ne pouvait pas même offrir la paix sans armer à son tour. L’Espagne avança de l’argent, et promit qu'elle enverrait des troupes d’Italie et des Pays-Bas. On nomma généralissime un Néerlandais, le comte de Bucquoi, aucun homme du pays n'inspirant assez de confiance; le comte de Dampierre, étranger comme lui, commandait sous ses ordres. Avant que cette armée se mît en mouvement, l’empereur la fit précéder d’un manifeste, pour tenter les voies de la douceur. Il y déclarait aux Bohèmes que la lettre de Majesté était sacrée pour lui; qu’il n’avait jamais rien résolu contre leur religion ou leurs privilèges. Son armement actuel n’était lui-même que la suite nécessaire du leur; aussitôt que la nation aurait posé les armêl, il licencierait, lui aussi, ses troupes. Mais cette lettre clémente manqua son but , parce que les chefs de la révolte jugèrent prudent de cacher au peuple la

1. « Tout ce qu’on a souflert d’eux jusqu'ici n’est qu'un juste châtiment de Dieu pour les ménagements dont on a usé envers les pires de ses ennemis. Leur nouvelle révolte est l’œuvre manifeste du ciel, pour combler la mesure de leurs crimes et pousser à bout la patience du gouvernement. » (Première édition.)

2. Dans la première édition, cet adjectif est au comparatif : schnellern, « plus prompte. »

SCHILLER. — niST. II.

bonne volonté de l'empereur. Au lieu de cela, ils répandirent du haut des chaires et dans des pamphlets les bruits les plus venimeux : ils faisaient trembler le peuple abusé, en le menaçant de nouvelles Saint-Barthélemy, qui n’existaient que dans leur tête. Toute la Bohême prit part à’ la révolte, excepté les villes de Budweiss, Krummau et Pilscn. Ces trois cités, qui étaient en grande partie catholiques, eurent seules le courage, au milieu de la défection générale, de rester fidèles à l'empereur, qui leur promit des secours. Mais il ne pouvait échapper au comte de Thurn combien il serait dangereux de laisser dans les mains de l’ennemi trois places d'une telle importance , qui tenaient ouverte en tout temps aux armes de l’empereur l’entrée du royaume. Avec une prompte résolution, il parut devant Budweiss et Krummau, se flattant que l’épouvante lui livrerait l’une et l’autre. Krummau se rendit, mais Budweiss repoussa avec fermeté toutes ses attaques.

Alors l’empereur commença à montrer lui-même un peu plus de sérieuse vigueur et d’activité. Bucquoi et Dampierre se jetèrent dans la Bohème avec deux armées , et commencèrent à la traiter en pays ennemi. Mais ces deux chefs impériaux trouvèrent le chemin de Prague plus difficile qu’ils ne s’y étaient attendus. 11 leur fallut enlever, l’épée h la main, chaque passage, chaque poste un peu tenable , et la résistance augmentait à chaque pas, parce que les excès de leurs soldats, pour la plupart Hongrois et Wallons, poussaient les amis à la défection et les ennemis au désespoir. Mais , alors même que ses armées s’avançaient dans la Bohême, l’empereur continuait d'offrir la paix aux étals et de se montre* disposé à un accommodement. l)e nouvelles perspectives qui s’ouvrirent pour les rebelles, rehaussèrent leur courage. La diète de Moravie embrassa leur parti , et il leur vint d’Allemagne , en la personne du comte de Mansfeld , un défenseur aussi brave qu’inattendu.

Les chefs de l’union évangélique avaient observé jusque-là les événements de Bohème en silence, mais non en spectateurs oisifs. La Bohême combattait pour la même cause qu’eux, et contre le même ennemi : ils firent voir aux membres de l’alliance leur propre sort dans celui de ce peuple, et leur représentèrent sa cause comme l’intérêt le plus sacré pour l’union

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