‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 47 sur 219 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

la résolution que prit alors Ferdinand donna à la guerre une tout autre direction, un autre théâtre et d’autres acteurs'. D’une révolte en Bohême et d’une exécution militaire contre des rebelles, on vit naître une guerre allemande et bientôt européenne. Le moment est donc venu de jeter un coup d'œil sur l’Allemagne et sur le reste de l’Europe.

Tout inégal que fût, entre catholiques et protestants, le partage du territoire de l’Empire et des privilèges de ses membres, chaque parti n’avait qu’à profiter de ses propres avantages, et à rester sagement uni, pour contre-balancer les forces de l’autre. Si les catholiques étaient plus nombreux et plus favorisés par la constitution de l’Empire, les protestants possédaient une suite continue de contrées populeuses, des princes belliqueux, une vaillante noblesse, do nombreuses armées, des villes impériales opulentes; ils étaient maîtres de la mer, et, en cas de nécessité, ils avaFfcnt un parti assuré dans les États des princes catholiques. Si les catholiques pouvaient compter, sur les armes de

1. Dans la première édition, on lit, au lieu de andere Spiehr, « d’autres joueurs, d’autres acteurs, » andre Spiele , « d’autres jeux, d’autres scènes. • C’est certainement une faute d’impression.

l'Espagne et de l’Italie, la république de Venise, la Hollande et l'Angleterre ouvraient leurs trésors aux protestants; les États du Nord et les redoutables Ottomans étaient prêts à voler à leur secours. Le Brandebourg, la Saxe et le Palatinat opposaient dans le collège électoral trois voix protestantes, d’un poids considérable, aux trois voix ecclésiastiques; et, si les Etats protestants savaient user de leur force, la dignité impériale devenait une chaîne pour l’électeur de Bohême, comme pour l'archiduc d’Autriche. L’épée de l’union pouvait retenir l’épée de la ligue dans le fourreau, ou, s’il fallait en venir à la guerre, elle en pouvait rendre l’événement incertain. Malheureusement, l’intérêt particulier rompit le lien politique qui devait unir entre eux tous les membres protestants de l'Empire. Celte grande époque ne trouva sur la scène que des esprits médiocres, et l’on ne profita point du moment décisif, parce que les courageux manquèrent de puissance, et les puissants d’intelligence, de courage et de résolution.

Les mérites de son aïeul Maurice , l’étendue de ses possessions et l’importance de son suffrage plaçaient l’électeur de Saxe à la tète de l’Allemagne protestante. La résolution qu’il allait prendre devait décider lequel des deux partis triompherait dans la lutte, et Jean-Georges n’était pas insensible aux avantages que lui assurait cette position considérable. Conquête également significative pour l’empereur et pour l’union , il évitait soigneusement de se donner tout entier à l’un ou à l’autre ; il ne voulait point, par une déclaration irrévocable, se fier à la reconnaissance de Ferdinand ni renoncer aux fruits qu’il pouvait retirer de la crainte inspirée à ce prince. Inaccessible au vertige de l’enthousiasme chevaleresque ou religieux, qui entraînait un souverain après l’autre à risquer sa couronne et sa vie dans les hasards de la guerre, Jean-Georges aspirait à la gloire plus solide de ménager son bien et de l’augmenter. Si ses contemporains l’accusèrent d’avoir abandonné dans le fort de l’orage la cause protestante, d’avoir préféré l'agrandissement de sa maison au salut de la patrie , d'avoir exposé à la ruine toute l'Eglise évangélique d’Allemagne, de peur de faire le moindre mouvement en faveur des réformés; s’ils l’accusèrent d’avoir fait par sa douteuse amitié presque autant de mal à la cause

commune que ses plus ardents ennemis : il pouvait répondre que la faute en était à ces princes qui n’avaient pas su prendre pour modèle sa sage politique. Si, malgré cette sage politique, le paysan saxon eut à gémir, comme tous les autres, sur les horreurs qui accompagnaient le passage des armées impériales; si l’Allemagne tout entière put voir comme Ferdinand trompait son allié et se jouait de ses promesses; si Jean- Georges lui-même crut enfin s’en apercevoir : c’était \ l’empereur de rougir, lui qui trahissait si cruellement une si loyale confiance.

Si cette confiance exagérée en la maison d'Autriche , et l’espérance d’agrandir ses domaines, lièrent les mains de l’électeur de Saxe, la crainte de l’Autriche et la frayeur de perdre ses États, tinrent le faible Georges-Guillaume de Brandebourg dans des liens Bien plus honteux. Ce qu’on reprochait à ces deux souverains aurait sauvé à l’électeur palatin sa gloire et ses États. Une confiance irréfléchie en ses forces non éprouvées , l’influence des conseils de la France, et l’éclat séduisant d’une couronne avaient entraîné ce malheureux prince dans une aventure à la hauteur de laquelle ne s’élevaient ni son génie ni sa situation politique. La puissance de la maison palatine était affaiblie par le morcellement de ses domaines et le peu d’harmonie qui régnait entre ses princes : réunie dans une seule main, cette puissance aurait pu longtemps encore rendre douteuse l’issue de la guerre.

Les partages affaiblissaient aussi la maison souveraine de Hesse, et la différence de religion entretenait entre Cassel et Darmstadt une division funeste. La ligne de Darmstadt, attachée à la confession d’Augsbourg, s’était mise sous la protection de l’empereur, qui la favorisait au détriment de la ligne réformée de Cassel. Tandis que ses frères dans la foi versaient leur sang pour la religion et la liberté , le landgrave Georges de Darmstadt recevait une solde île l’empereur. Mais, à l’exemple de son ancêtre, qui avait entrepris, cent ans auparavant, de défendre la liberté allemande contre le redoutable Charles- Quint, Guillaume de Cassel préféra le parti du danger et de l’honneur. Supérieur à la crainte, qui faisait plier des princes bien plus forts que lui sous la toute-puissance de Ferdinand, le

90 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. landgrave Guillaume fut le premier qui offrit le secours de son bras héroïque au héros suédois, et qui donna aux princes d’Allemagne cet exemple que nul ne voulait risquer avant les autres. Autant sa décision annonçait de courage, autant sa persévérance montra de fermeté et ses exploits de bravoure. Avec une résolution intrépide , il se posta à la frontière de son pays ensanglanté, et reçut avec un dédain railleur l'ennemi dont les mains fumaient encore du sac de Magdebourg.

Le landgrave Guillaume est digne de passer à l’immortalité, à côté de l’héroïque branche Ernestine. Il se leva bien tard pour toi le jour de la vengeance, infortuné Jean-Frédéric, noble prince, à jamais glorieux! Mais, s’il a été lent à paraître, quelle en fut la splendeur! On vit ton époque renaître, et ton héroïsme descendit sur tes petits-fils. Une race vaillante de princes sort des forêts de la Thuringe, pour flétrir, par ses exploits immortels, le jugement qui dépouilla ton front de la couronne électorale , et apaiser, en entassant les victimes sanglantes, ton ombre irritée. L’arrêt du vainqueur put leur enlever tes États, mais non la vertu patriotique qui te les fit sacrifier, ni le courage chevaleresque , qui , un siècle plus tard , fera chanceler le trône de son petit-fils. Ta vengeance et celle de l’Allemagne ont aiguisé le fer sacré, fatal à la race de Habsbourg, et de la main d’un héros à celle d'un autre se transmet le glaive invincible. Ce qu'ils ne peuvent faire comme souverains, ils l’accomplissent comme hommes de cœur, et meurent d’une mort glorieuse, comme les plus vaillants soldats de la liberté. Ils ne régnent pas sur d’assez grands domaines pour attaquer leur ennemi avec leurs propres armées, mais ils dirigent contre lui d’autres tonnerres et conduisent à la victoire des drapeaux étrangers.

La liberté de l'Allemagne, trahie par les membres puissants de l’Empire , qui pourtant en redieillaient tous les fruits , fut défendue par un petit nombre de princes pour qui elle avait à peine quelque valeur. La possession des terres et des dignités étouffa le courage; la pauvreté à ce double égard, fit des héros. Tandis que la Saxe , le Brandebourg et d’autres encore se tiennent timidement en arrière, on voit les Anhalt, les Mans-

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