LIVRE DEUXIÈME
feld , les princes de Weimar et leurs pareils , prodiguer leur sang dans des batailles meurtrières. Mais les ducs de Poméranie, de Mecklembourg, de Lunebourg, de Wurtemberg, les villes impériales de la haute Allemagne, pour qui le nom du chef suprême de l'Empire avait été de tout temps redoutable, se dérobent craintivement à la lutte contre l’empereur, et se courbent en murmurant sous sa main qui les écrase.
L’Autriche et l’Allemagne catholique avaient, dans le duc Maximilien de Bavière, un défenseur aussi puissant que politique et brave. Fidèle, dans tout le cours de cette guerre, à un même plan, mûrement calculé; jamais indécis entre son intérêt politique et sa religion; jamais esclave de l’Autriche, qui travaillait pour son propre agrandissement et tremblait devant le bras qui la sauvait, Maximilien eût mérité de recevoir d'une main meilleure que celle du despotisme les dignités et les domaines qui furent sa récompense. Les autres princes catholiques, la plupart membres du clergé, trop peu guerriers pour résister aux essaims de soldats qu’attirait la prospérité de leurs contrées, furent successivement victimes de la guerre, et se contentèrent de poursuivre dans le cabinet ou dans la chaire un ennemi devant lequel ils n’osaient se montrer en campagne. Esclaves de l’Autriche ou de la Bavière, tous furent éclipsés par Maximilien, et leurs forces ne prirent quelque importance que réunies dans sa puissante main. '
La redoutable monarchie que Charles-Quint et son fils avaient formée, par un monstrueux assemblage, des Pays-Bas, du Milanais, des Dcux-Siciles et des vastes contrées des Indes orientales et occidentales, penchait déjà vers sa ruine sous Philippe 111 et Philippe IV. Enflée rapidement par un or stérile, on vit cette monarchie dépérir par une lente consomption, parce qu’on la priva du lait nourricier des États, de l’agriculture. Ses conquêtes dans les Indes occidentales avaient plongé l’Espagne dans la pauvreté, pour enrichir tous les marchés de l’Europe, et les changeurs d’Anvers, de Venise et de Gênes spéculaient longtemps d’avance sur l’or qui dormait encore dans les mines du Pérou. Pour les Indes, on avait dépeuplé les provinces espagnoles; et les richesses des Indes, on les avait prodiguées dans la guerre entreprise pour reconquérir la Hollande, dans la ten-
tative chimérique de changer !a succession au trône de France, dans une attaque malheureuse contre l’Angleterre. Mais l’orgueil de cette cour avait survécu à l’époque de sa grandeur, la - haine de ses ennemis à sa puissance , et la terreur semblait régner encore autour de l’antre vide du lion. La défiance des protestants prêtait au ministère de Philippe 111 la dangereuse politique de son père, et chez les catholiques allemands vivait toujours la confiance dans les secours de l’Espagne, comme la croyance miraculeuse aux reliques des martyrs. Un faste extérieur cachait les blessures saignantes qui épuisaient cette monarchie, et l'on croyait toujours à sa puissance parce qu’elle gardait le ton superbe de son Age d’or. Esclaves chez eux, étrangers sur leur propre trône , ces fantômes de rois d'Espagne dictaient des lois en Allemagne aux princes de leur famille, et l’on peut douter que les secours qu’ils leur prêtèrent méritassent la honteuse dépendance par laquelle les empereurs durent les acheter. Derrière les Pyrénées, des moines ignorants, des favoris artificieux, tramaient les destins de l'Europe. Mais on devait redouter encore, dans son plus profond abaissement, une puissance qui ne le cédait pas aux premières en étendue; qui restait , sinon par une ferme politique , du moins par habitude, invariablement fidèle au même système d'Etats; qui avait à ses ordres des armées aguerries et des généraux excellents; qui, lorsque la guerre ne suffisait pas , recourait au poignard des assassins, et savait employer comme incendiaires ses propres ambassadeurs. Ce qu’elle perdait dans trois autres régions, elle s’efforçait de le regagner vers l’Orient, et les États européens se trouvaient pris dans son filet, si elle réussissait dans son entreprise, dès longtemps méditée, de porter, entre les Alpes et l’Adriatique, ses frontières jusqu'aux domaines héréditaires de l’Autriche.
Les princes italiens avaient vu avec une grande inquiétude cette puissance importune pénétrer dans leur pays, où ses efforts continuels pour s’agrandir faisaient trembler pour leurs possessions tous les souverains du voisinage. Pressé entre Naples et Milan par les vice-rois espagnols, le pape se trouvait dans la plus dangereuse situation. La république de Venise était resserrée entre le Tyrol autrichien et le Milanais espagnol; la Sa-