LIVRE DEUXIÈME
voie entre cette dernière contrée et la France. De là cette politique changeante et ambiguë que les États italiens avaient suivie depuis Charles-Quint. I-e double caractère du pontife romain le maintenait flottant entre deux politiques contradictoires. Si le successeur de saint Pierre honorait dans les princes espagnols ses flls les plus dociles , les plus fermes défenseurs de son siège , le souverain des États de l'Église avait à redouter en leur personne ses plus fâcheux voisins et ses adversaires les plus menaçants. Rien n’importait plus au pontife que de voir les protestants anéantis et les armes de l’Autriche victorieuses ; mais le souverain avait lieu de bénir les armes des protestants , qui mettaient son voisin hors d'état de devenir dangereux pour lui. L’une ou l’autre politique avait le dessus , selon que les papes avaient plus de souci de leur puissance temporelle ou de leur souveraineté spirituelle; mais en général la politique de Rome se déterminait par le péril le plus pressant; et l’on sait combien la crainte de perdre un avantage présent entraîne plus puissamment les esprits que le désir de recouvrer un bien depuis longtemps perdu. C’est ainsi qu’on s’explique comment le vicaire de Jésus-Christ pouvait se conjurer avec la maison d'Autriche pour la perte des hérétiques , et avec ces mêmes hérétiques pour la ruine de la maison d’Autriche. Ainsi s’entrelace merveilleusement le fil de l’histoire! Que serait devenue’ la réformation, que serait devenue la liberté des princes allemands , si l’évêque de Rome et le prince de Rome avaient eu constamment le même intérêt?
La France avait perdu , avec son excellent roi Henri , toute sa grandeur, et tout son poids dans la balance politique de l'Europe. Une minorité orageuse anéantit tous les bienfaits de l’administration vigoureuse qui l’avait précédée. Des ministres incapables , créatures de la faveur et de l’intrigue , dissipèrent en peu d’années les trésors que le bon ordre de Sully et l’économie de Henri IV avaient amassés. A peine capables de maintenir contre les factions de l’intérieur leur autorité subreptice, ils devaient renoncer à diriger le grand gouvernail de l’Europe. Une guerre civile, pareille à celle qui armait l’Allemagne contre l’Allemagne, souleva les Français les uns contre les autres; et Louis XU1 n’entra dans sa majorité que pour combattre sa mère
94 HISTOIRE DE I.A GUERRE DE TRENTE ANS. et ses sujets protestants. Ceux-ci, retenus dans le devoir par lîv politique éclairée de Henri IV, courent maintenant aux armes. Éveillés par l’occasion, encouragés par quelques chefs entreprenants, ils forment un État dans l’État, et choisissent pour centre de leur naissant empire la forte et puissante ville de la Rochelle. Trop peu homme d’État pour étouffer , dès son principe, cette guerre civile par une sage tolérance , et bien éloigné d’être assez mattre des forces de son royaume pour la conduire avec vigueur, Louis XIII se voit bientôt réduit à l’humiliante nécessité d’acheter par de grosses sommes d’argent la soumission des rebelles. Vainement la raison d’État le presse de soutenir contre l’Autriche les révoltés de Itohême , il faut que le fils de Henri IV reste pour le moment spectateur oisif de leur destruction : heureux si les calvinistes de son royaume ne se rappellent pas fort mal à propos leurs coreligionnaires d’au delà du Rhin ! Un grand génie au timon de l’État eût réduit les protestants français à l’obéissance , et conquis la liberté à leurs frères en Allemagne ; mais Henri IV n’était plus, et sa politique ne devait renaître qu'avec Richelieu.
Tandis que la France descendait du faite de sa gloire, la Hollande , devenue libre , achevait l’édifice de sa grandeur. Il n'était pas encore éteint, le courage enthousiaste qui , allumé par la maison d'Orange, avait changé cette nation de marchands en un peuple de héros , et l’avait rendue capable de maintenir son indépendance dans une guerre meurtrière contre les rois d’Espagne. Se souvenant de tout ce qu’ils avaient dû , dans Vœuvre de leur délivrance, aux secours étrangers, ces républicains brûlaient du désir d’aider leurs frères allemands à s'assurer un sort pareil , et leur ardeur était d'autant plus grande , qu’ils combattaient, les uns et les autres , le même ennemi, et que la liberté de l'Allemagne devenait le plus ferme rempart pour la liberté de la Hollande. Mais une république qui luttait encore pour sa propre existence , qui , par les plus admirables efforts , pouvait à peine faire tête , sur son propre territoire, à un ennemi supérieur , n’osait se priver des forces nécessaires à sa défense, et les prodiguer , par une magnanime politique , pour des États étrangers.
L’Angleterre elle-même, bien que, sur ces entrefaites, elle