‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 5 sur 219 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

de l’appui de l’Espagne , et c'était y renoncer absolument que de favoriser la nouvelle religion. Leur dignité impériale les obligeait aussi à défendre la constitution germanique , par laquelle ils se maintenaient dans ce rang suprême, et que les membres protestants de l’Empire s’efforçaient de renverser. Si l’on considère encore la froideur des protestants dans les embarras des empereurs et dans les dangers communs de l’Empire, leurs violentes usurpations sur le temporel de l’Église, et leurs hostilités partout où ils se sentaient les plus forts, on comprendra que tant de motifs réunis devaient retenir les empereurs dans le parti de Rome, et que leur intérêt particulier devait se confondre parfaitement avec celui de la religion catholique. Comme le sort de cette religion dépendit peut-être entièrement de la résolution que prirent les princes autrichiens, on dut les considérer, dans toute l’Europe , comme les colonnes de la papauté. La haine qu’elle inspirait aux protestants se tourna donc aussi unanimement contre l’Autriche, et confondit peu à peu le protecteur avec la cause qu’il protégeait

Cependant cette môme maison d’Autriche, irréconciliable en- • nemie de la réforme , menaçait sérieusement par ses projets ambitieux, soutenus de forces prépondérantes, la liberté politique des États européens et surtout des membres de l’Empire. Ce danger tira nécessairement ces derniers de leur sécurité, et ils durent songer à leur propre défense. Leurs ressources habituelles n’auraient jamais sufli pour résister à un pouvoir aussi menaçant : ils durent donc demander à leurs sujets des efforts extraordinaires, et, les trouvant encore très-insu disants., ils empruntèrent des forces à leurs voisins, et cherchèrent, par des alliances entre eux, à contre-balancer une puissance trop forte pour chacun d’eux en parliculier.

Mais les grandes raisons politiques qui engageaient les souverains à s’opposer aux progrès de l’Autriche n'existaient pas pour leurs sujets. Les avantages et les souffrances du moment

1. Dans la première édition, c’est-à-dire dans le Calendrier historique des Dames de 1791 , il y a ici une phrase de plus : « Tout armement du roi d’Espagne ou do l’empereur tendait nécessairement à la ruine des protestants; toute guerre contre l’une de ces maisons était une guerre contre le monachisme , contre l'inquisition. »

peuvent seuls ébranler les peuples, et une sage politique ne doit jamais attendre ces mobiles-là. Ces princes eussent donc été fort à plaindre, si la fortune ne leur en eût offert un autre trèspuissant qui passionna les peuples, et excita chez eux un enthousiasme qu’on put opposer au danger politique, parce qu'il se rencontrait dans un même objet avec ce danger. Ce mobile était la haine déclarée d’une religion que protégeait la maison d’Autriche; c’était le dévouement enthousiaste à une doctrine que cette maison s’efforçait de détruire par le fer et par le feu. Ce dévouement était ardent; cette haine implacable. 1/; fanatisme religieux craint les dangers lointains; l’enthousiasme ne calcule jamais ce qu’il sacrifie. Ce que le plus pressant péril politique n’aurait pu obtenir des citojens, l’ardeur d'un zèle pieux le leur fit faire. Peu de volontaires eussent armé leurs bras pour l'État, pour l’intérêt du prince; mais pour la religion, le marchand , l'artisan, le cultivateur saisirent avec joie les armes. Pour l'État ou le souverain on eût tâché de se dérober au plus léger impôt extraordinaire : pour la religion, on risqua son bien et son sang, toutes ses espérances temporelles. Des sommes trois fois plus fortes affluent maintenant dans le trésor du prince ; des armées trois fois plus nombreuses entrent en campagne; et l’imminence du danger de la foi imprime à toutes les Ames un élan si prodigieux, que les sujets ne sentent point des efforts qui’, dans une situation d’esprit plus calme, les auraient épuisés et accablés. La peur de l’inquisition espagnole ou des massacres de la Saint-Barthélemy fait trouver, chez leurs peuples, au prince d’Orange, à l’amiral Coligny , à la reine d’Angleterre Élisabeth, et aux princes protestants de l'Allemagne, des ressources encore inexplicables aujourd'hui.

Cependant des efforts particuliers, quelque grands qu'ils fussent, auraient produit peu d'effet contre une force qui était supérieure même à celle du plus puissant monarque, s'il se présentait isolé; mais, dans ces temps d'une politique encore peu avancée,

11 n’y avait que des circonstances accidentelles qui pussent résoudre des Étals éloignés à s’entre-secourir. La différence de

t Dans la première édition : • Les sujets no sentent ni la pesanteur de charges, ni les efforts qui, etc. »

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