I.IVRE PREMIER
constitutions, de lois, de langage, de mœurs, de caractère national, qui faisait de chaque peuple et de chaque pays comme un monde à part, et élevait entre eux de durables barrières, rendait chaque État insensible aux souffrances d’un autre, si même la jalousie nationale n’en ressentait pas une maligne joie. Ces barrières, la réformation les renversa. Un intérêt plus vif, plus pressant, que l’intérêt national ou l’amour de la patrie, et tout fi fait indépendant des relations civiles, vint animer chaque citoyen et les États tout entiers. Cet intérêt pouvait unir ensemble plusieurs États, et même les plus éloignés, tandis qu'il était possible que ce lien manquât à des sujets d’un môme souverain. Le calviniste français eut avec le réformé géuevois, anglais, allemand, hollandais, un point de contact, qu’il n’avait pas avec ses concitoyens catholiques'. Il cessait donc, en un point essentiel , d’être citoyen d’un seul Etat , et de concentrer sur ce seul État toute son attention et tout son intérêt. Son cercle s’agrandit; il commence à lire son sort futur dans celui de peuples étrangers qui partagent sa croyance , et à faire sa cause de la leur. Ce fut seulement alors que les princes purent se hasarder à porter des affaires étrangères devant l’assemblée de leurs états; qu’ils purent espérer d’y trouver un accueil favorable et de prompts secours. Ces affaires étrangères sont devenues celles du pays, et l’on s’empresse de tendre aux frères en la foi une main secourable, qu’on eût refusée au simple voisin et plus encore au lointain étranger. L’habitant du Palatinat quitte maintenant ses foyers, pour combattre en faveur de son coreligionnaire français contre l’ennemi commun de leur croyance. Le sujet français prend les armes contre une patrie qui le maltraite , et va répandre son sang pour la liberté de la Hollande. Maintenant on voit Suisses contre Suisses, Allemands contre Allemands, armés en guerre pour décider, sur les rives de la Loire et de la Seine, la succession au trône de France. Le Danois franchit l’Eider et le Suédois le Belt, afin de briser les chaînes forgées pour l'Allemagne *.
1. La première édition ajoute : « Le succès des armes néerlandaises, qui défendaient sa religion, devait donc le toucher do plus près que les triomphes de son propre souverain, qui étaient remportés au profit de la papauté. «
2. A la suite de cette phrase, Sein lier a retranché tout un alinéa que nous
Il est très-difficile de dire ce que seraient devenues la réforrnation et la liberté de l’Empire , si la redoutable maison d’Autriche n’avait pris parti contre elles; mais ce qui parait démontré , c'est que rien n’a plus arrêté les princes autrichiens dans leur progrès vers la monarchie universelle que la guerre opiniâtre qu’ils firent aux nouvelles opinions. Dans aucune autre circonstance , il n’eût été possible aux princes moins puissants, de contraindre leurs sujets aux sacrifices extraordinaires à l'aide desquels ils résistèrent au pouvoir de l’Autriche; dans aucune autre circonstance, les divers États n’auraient pu se réunir contre l'ennemi commun.
Jamais l'Autriche n’avait été plus puissante qu'après la victoire de Charles-Quint à Mühlberg, où il avait triomphé des Allemands. La liberté de l’Allemagne semblait anéantie ù jamais avec la ligue de Smalkalde; mais on lq vit renaître avec Maurice de Saxe, naguère son plus dangereux ennemi. Tous les fruits de la victoire de Mühlberg périrent au congrès de Passau et h la diète d’Augsbourg, et tous les préparatifs de l’oppression temporelle et spirituelle aboutirent à des concessions et à la paix.
A la diète d’Augsbourg, l'Allemagne se divisa en deux religions et en deux partis politiques : elle ne se divisa qu’alors, parce qu’alors seulement la séparation devint légale. Jusque-li, on avait considéré les protestants comme des rebelles1 : on résolut alors de les traiter comme des frères, non qu'on les reconnût pour tels , mais parce qu’on y était forcé. La confession
lisons dans la première édition : « C’était l’intérêt religieux qui créait cette sympathie nouvelle des États pour d'autres États, mais les effets s’en firent bientôt sentir dans la politique. La même confédération qui était prête à combattre pour préserver ses membres de la contrainte religieuse, les préservait par cela même de l’oppression politique ; car celle-là n’était pas possible sans celleci. Les princes avaient donc à leur disposition les secours nécessaires pour se défendre eux-mémes, sans les avoir levés en donnant ce motif : ils avaient atteint leur but, sans s’être entendus à cet égard avec leurs peuples. Tant qu’une puissance armée protégeait en Allemagne la liberté de religion, aucun empereur allemand ne pouvait renverser la constitution ni opprimer les membres de l’Empire. Tant qu’une puissance armée veillait au maintien de la constitution, la liberté de religion ne pouvait être détruite. Ce qui n’importait aux princes que comme moyen d’arriver à leur but, était pour leurs sujets le but môme; ce qui était le but des princes était pour les sujets le moyen d'atteindre au leur »
|. Dans la première édition ; « Comme des transfuges dignes de châtiment. »