LIVRE DEUXIÈME
gea le roi de Pologne à poursuivre la guerre, quoiqu’elle tournât si mal pour lui ; et les cours de Vienne et de Madrid ne négligèrent pas de soutenir son ardeur par des promesses pleines de jactance. Tandis que Sigismond perdait une place après l’autre, en Livonie, en Courlande et en Prusse, il voyait, en Allemagne, son allié marcher de victoire en victoire à la souveraineté absolue : il n'est donc pas étonnant que son éloignement pour la paix s’accrût en proportion de ses défaites. La vivacité avec laquelle il poursuivait sa chimérique espérance l’aveuglait sur l’astucieuse politique de Ferdinand, qui n’occupait, aux dépens de son allié, le héros suédois, que pour détruire d’autant plus àson aise la liberté de l'Allemagne, et tirer ensuite à lui, comme une conquête facile, le Nord épuisé. Mais une circonstance sur laquelle seule on n’avait point compté , la grandeur héroïque de Gustave, déchira la trame de cette politique trompeuse. Cette guerre polonaise de huit ans, loin d’épuiser les forces de la Suède, n’avait servi qu’à mûrir le génie militaire de Gustave-Adolphe , à endurcir ses années par une longue habitude des combats, et à introduire peu à peu la nouvelle tactique, par laquelle ces armées devaient faire ensuite des prodiges sur le territoire allemand.
Après cette digression nécessaire sur la situation des États européens à cette époque, qu’il me soit permis de reprendre le fil de l’histoire.
Ferdinand avait recouvré ses États, mais non encore les frais que lui avait coûtés cette conquête. Une somme de quarante millions de florins, que mirent dans ses mains les confiscations de Bohême et de Moravie, aurait suffi pour l'indemniser, ainsi que ses alliés, de toutes leurs dépenses; mais cette somme énorme s’était bientôt écoulée dans les mains des jésuites et de ses favoris. Le duc Maximilien de Bavière, dont le bras victorieux avait presque seul remis Ferdinand en possession de ses domaines; qui avait sacrifié un proche parent pour défendre sa religion et son empereur: Maximilien, dis-je, avait les droits les plus fondés à sa reconnaissance. D’ailleurs , par une convention conclue avec l’empereur, avant l’ouverture des hostilités, il s’était assuré expressément le dédommagement de toutes ses dépenses. Ferdinand sentait toute l'étendue des obligations
ICO HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. que lui imposaient celte convention et ces services; mais il n’avait pas envie de les remplir à son propre préjudice. 11 songeait à récompenser le duc de la manière la plus brillante, mais sans se dépouiller lui-même. Or, pouvait-il mieux atteindre ce but qu'aux dépens du prince contre lequel les lois de la guerre semblaient lui donner ce droit, et dont les fautes pouvaient être assez sévèrement qualifiées pour justifier par le nom de châtiment légitime toutes les violences? 11 fallait donc poursuivre encore Frédéric, il fallait achever la ruine de Frédéric, afin de pouvoir récompenser Maximilien , et une nouvelle guerre fut entreprise pour payer la première.
Mais un motif bien plus puissant vint se joindre au premier et en augmenter le poids. Jusqu'alors Ferdinand n’avait, combattu que pour son existence, et n’avait rempli d'autres devoirs que ceux de la défense personnelle; mais maintenant que la victoire lui donnait la liberté d’agir, il songea à ce qu’il considérait comme des devoirs supérieurs, et se rappela le vœu qu’il avait fait, dans son pèlerinage de Lorette et de Home, à sa généralissime la sainte Vierge, d’étendre son culte au péril de ses couronnes et de sa vie. La destruction du protestantisme se rattachait indissolublement à ce vœu. Pour l’accomplir, Ferdinand ne pouvait trouver un concours de circonstances plus favorables que celles qui s’otrraient à ce moment, au sortir de la guerre de Bohème. Il ne manquait ni de forces ni d’une apparence de droit pour mettre le Palatinat dans des mains catholiques, et les conséquences de ce changement étaient pour toute l'Allemagne orthodoxe d'une importance incalculable. En même temps qu’il récompensait le duc de Bavière avec les dépouilles de son parent, Ferdinand satisfaisait ses plus bas désirs, et remplissait son devoir le plus sublime : il écrasait un ennemi qu'il détestait; il épargnait h son intérêt un sacrifice douloureux , tout en méritant la couronne céleste.
La perte de Frédéric était résolue dans le cabinet impérial , bien longtemps avant que le sort se fut déclaré contre lui; mais ce fut seulement après ses revers que le pouvoir arbitraire osa le frapper de sa foudre. Un décret de l’empereur, dépourvu de toutes les formalités prescrites en pareil cas par les constitutions, mit au ban de l'Empire, et déclara déchus de toutes leurs
LIVRE DEUXIÈME, dignités et possessions, comme coupables de lèse-majesté impériale et perturbateurs de la paix publique, l'électeur, et trois autres princes, qui avaient pris les armes pour lui en Silésie et en Bohême. L'accomplissement de cette sentence contre Frédéric, c'est-à-dire la conquête de ses États, fut conliée, avec un égal mépris des lois de l’Empire, au roi d'Espagne, comme possesseur du cercle de Bourgogne, au duc de Bavière et à la ligne. Si l’unioh évangélique eût été digne de son nom et de la cause qu’elle défendait, on aurait trouvé dans l'exécution du ban de l’Empire des obstacles insurmontables; mais une force si méprisable, qui pouvait à peine tenir tète aux troupes espagnoles dans le bas Palatinat , dut renoncer à combattre contre les armées réunies de l’empereur, de la Bavière et de la ligue. L'arrêt de proscription prononcé contre l'électeur effraya aussi toutes les villes impériales, qui se retirèrent sans délai de l’alliance , et les princes ne tardèrent pas à suivre leur exemple. Heureux de sauver leurs propres domaines, ils laissèrent à la merci de Ferdinand l’électeur, qui avait été leur chef; ils abjurèrent l'union , et promirent de ne jamais la renouveler.
Les princes allemands avaient abandonné honteusement le malheureux Frédéric; la Bohême, la Silésie et la Moravie avaient rendu hommage à la redoutable puissance de l'empereur : un seul homme, un chevalier de forlune, qui n’avait que son épée, le comte Ernest de Mansfeld, osa braver toute cette puissance dans les murs de Pilsen. Laissé sans secours, après la bataille de Prague, par l'électeur, à qui il avait voué ses services; ignorant même si Frédéric lui savait gré de sa fermeté, il tint seul, quelque temps encore, contre les Impériaux, jusqu’au moment où ses troupes, pressées par le besoin d'argent, vendirent enlin la ville à l’empereur. Mansfeld ne fut point ébranlé d'un coup si rude; on le vit bientôt après établir dans le haut Palatinat de nouvelles places de recrutement, pour attirer à lui les troupes que l'union avait licenciées. En peu de temps, il eut rassemblé sous scs drapeaux une armée de vingt mille hommes, d’autant plus redoutable pour toutes les provinces sur lesquelles elle se jetterait, que le pillage seul pouvait la faire vivre. Ignorant où cet essaim allait se précipiter, tous les évêchés voisins, dont la richesse pouvait le tenter,
102 HISTOIRE 1)E LA GUERRE DE TRENTE ANS. tremblaient déjà devant lui; niais, pressé par le duc de Bavière, qui envahit le haut Palatinat, comme exécuteur du décret do proscription, Mansfeld dut évacuer le pays. Il se déroba par un heureux stratagème à la vive poursuite du général bavarois Tilly, et parut tout à coup dans le bas Palatinat. 11 y fit éprouver aux évêchés du Rhin les mauvais traitements qu’il avait médités contre ceux de Franconie. Tandis que l’armée impériale et bavaroise inondait la Bohême, le général espagnol Ambroise Spinola s’était jeté des Pays-Bas, avec une armée considérable, dans le bas Palatinat, que le traité d’Llm permettait à l’union de défendre. Mais les mesures étaient si mal prises, que les places tombèrent l’une après l’autre dans les mains des Espagnols, et qu’enfin, quand l’union se fut dissoute, la plus grande partie du pays demeura occupée par leurs troupes. Leur général Corduba , qui prit le commandement de ces troupes après la retraite de Spinola, leva précipitamment le siège de Frankenthal, à l’arrivée de Mansfeld dans le bas Palatinat; mais, sans s’arrêter à chasser les Espagnols de cette province i Mansfeld se hâta de franchir le Rhin pour refaire en Alsace ses bandes atramées. Toutes les campagnes ouvertes sur lesquelles se répandit cette troupe de brigands furent changées en affreux déserts, et les villes ne se rachetèrent du pillage que par d’énormes rançons. Fortitié par cette expédition, Mansfeld reparut sur le Rhin , afin de couvrir le bas Palatinat.
• Tant qu’un tel bras combattait pour lui, l’électeur Frédéric n’était pas perdu sans ressource. De nouvelles perspectives commencèrent à s’ouvrir à lui, et son infortune lui suscita des amis, qui ne lui avaient pris donné signe de vie pendant sa prospérité. Le roi Jacques d’Angleterre, qui avait vu avec indifférence son gendre perdre la couronne de Bohême , s’éveilla de son insensibilité quand il vit menacée l’existence tout entière de sa fille et de ses petits-lils, et l’ennemi victorieux tenter une attaque sur l’électorat. Alors enfin, quoique bien tard, il ouvrit ses trésors; alors il s’empressa de soutenir avec de l’argent et des soldats, d’abord l’union , qui défendait encore le bas Palatinat, et ensuite le comte de Mansfeld , quand l’union se fut évanouie. Par lui, le roi Christian de Danemark, son proche parent, fut aussi engagé à une active assistance. L’expiration de