‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 54 sur 219 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

la trêve entre l'Espagne et la Hollande priva en même tempg l’empereur de tout l’appui qu’il aurait pu attendre du côté des Pays-Bas. Mais ce fut de Transylvanie et de Hongrie que vinrent au comte palatin les plus importants secours. La trêve de Gabor avec l'empereur était à peine expirée, que ce vieil et redoutable ennemi de l'Autriche inonda de nouveau la Hongrie, et se lit couronner roi à Presbourg. Ses progrès furent si rapides , que Bucquoi dut quitter la Bohême pour défendre contre lui la Hongrie et l’Autriche. Ce vaillant général trouva la mort au siège de Neuhausel; non moins brave que lui , Dampierre avait déjà succombé devant Presbourg. Gabor s’avança sans obstacles jusqu’aux frontières de l’Autriche. Le vieux comte de Thurn et plusieurs proscrits bohèmes avaient apporté à cet ennemi de leur ennemi leur haine et leur épée. L’ne attaque vigoureuse du côté de l’Allemagne, tandis que Gabor pressait l’empereur du côté de la Hongrie , aurait pu rétablir promptement la fortune de Frédéric; mais toujours les Bohèmes et les Allemands avaient posé les armes, lorsque Gabor entrait en campagne; toujours ce dernier s’était épuisé, quand les autres commençaient à reprendre des forces.

Cependant Frédéric n’avait pas hésité à se jeter dans les bras de Mansfeld, son nouveau défenseur. Il parut, déguisé, dans le bas Palatinat , que Mansfeld et le général bavarois Tilly se disputaient ; le haut Palatinat était soumis depuis longtemps. Frédéric eut un rayon d'espérance, quand il vit, sur les ruines de l’union, de nouveaux amis se lever pour lui. Le margrave Georges-Frédéric de Bade, qui en avait été membre, commençait depuis quelque temps à rassembler des troupes, qui formèrent bientôt une armée considérable. Nul n’en savait la destination , quand le margrave entra soudain en campagne, et se joignit au comte de Mansfeld. Avant de faire ce pas décisif, il avait résigné ses États à son fils , alin de les soustraire par ce moyen à la vengeance de l’empereur, si la fortune lui était contraire. Le duc de Wurtemberg, son voisin, se mit aussi à augmenter ses forces militaires. Le comte palatin reprit courage, et travailla de toutes ses forces à faire revivre l’union. C’était maintenant à Tilly de songer à sa sûreté. Il se hâta d’appeler à lui les troupes du général espagnol Corduba. Mais, tandis que l’ennemi concentrait ses

forces, Mansfeld et le margrave se séparèrent , et celui-ci fut battu près de Wimpfen par le général bavarois (1622).

Un aventurier sans argent , auquel on contestait même une naissance légitime, s’était déclaré le défenseur d’un roi, accablé par un de scs plus proches parents et abandonné par le père de son épouse. Un prince régnant s’était dessaisi de ses États, qu’il gouvernait paisiblement, pour tenter, en faveur d'un autre prince, qui lui était étranger, les hasards de la guerre; et lorsqu’il désespérait de faire triompher cette cause, un nouveau chevalier de fortune, pauvre en domaines, mais riche en glorieux ancêtres, entreprit, après lui, de la défendre. Le duc Christian de Brunswick, administrateur de Halberstadt, crut avoir appris du comte de Mansfeld le secret de tenir sur pied, sans argent, une armée de vingt mille hommes. Poussé par la présomption de la jeunesse , et plein d'un violent désir de recueillir gloire et butin aux dépens du clergé catholique , qu’il haïssait en franc chevalier, il rassembla dans la basse Saxe une forte armée, pour la défense de Frédéric, disait-il, et au nom de la liberté allemande. Il se proclamait ami de Dieu et ennemi des prclrcs : ce fut la devise qu’il fit graver sur sa monnaie, fabriquée avec l’argenterie des églises, et ses actions furent loin d’y faire honte.

La route que suivit cètte bande de brigands fut marquée, comme de coutume, par les plus effroyables dévastations. En pillant les bénéfices de la basse Saxe et de la Westphalie, elle recueillit des forces pour aller piller les évêchés du Rhin. Là, repoussé par les amis et les ennemis, l'administrateur s’approcha du Mein , dans le voisinage de la ville mayençaise de llœchst, et franchit cette rivière, après un combat meurtrier avec Tilly, qui lui disputait le passage. Il n’atteignit l’autre bord qu’après avoir perdu la moitié de ses troupes; il en rassembla promptement le reste, et se joignit au comte de Mansfeld. Poursuivies par Tilly, ces bandes réunies se jetèrent une seconde fois sur l’Alsace, pour dévaster ce qui avait échappé à la première invasion. Tandis que l’électeur Frédéric, réduit au rôle d’un mendiant fugitif, errait avec l’armée qui le reconnaissait pour son maître et qui se parait de son nom , ses amis s’occupaient de le réconcilier avec l’empereur. Ferdinand ne voulait pas encore

leur ôter toute espérance de voir rétablir le comte palatin. Plein „ de ruse et de dissimulation, il se montra disposé à négocier, afin de refroidir leur ardeur en campagne et de prévenir les résolutions extrêmes. Le roi Jacques, jouet, comme toujours, des intrigues de l'Autriche, ne contribua pas peu , par son fol empressement, à soutenir les mesures de l’empereur. Ferdinand exigeait avant tout que Frédéric, s’il en appelait à sa clémence, mît bas les armes, et Jacques trouva cette demande parfaitement juste. Sur son invitation , le comte palatin congédia ses seuls vrais défenseurs, le comte de Mansfeld et l’administrateur, et il attendit son sort, en Hollande, de la pitié de l’empereur.

Mansfeld et le duc Christian ne furent embarrassés que de trouver un nouveau nom. Ce n’était point la cause du comte palatin qui les avait armés : son congé ne pouvait donc les désarmer. La guerre était leur but; peu importait la cause qu’ils avaient à défendre. Après une tentative inutile de Mansfeld pour passer au service de l’empereur, ils se dirigèrent tous deux vers la Lorraine, où leurs troupes commirent des brigandages qui répandirent l’effroi jusqu’au cœur de la France. Ils attendaient en vain, depuis quelque temps, un maître qui les voulût payer, quand les Hollandais, pressés par le général espagnol Spinola, leur offrirent du service. Après avoir livré, près de Fleurus, un combat meurtrier aux Espagnols qui voulaient leur fermer le passage, ils atteignirent la Hollande, où leur apparition obligea sur-le-champ Spinola de lever le siège de Bergop-zoom* Mais bientôt la Hollande, fatiguée à son tour de ces hôtes malfaisants, saisit le premier moment de calme pour se délivrer de leur dangereux secours. Mansfeld fit prendre à ses troupes, dans la fertile province d'Ost-Frise, des forces pour de nouveaux exploits. Le duc Christian , ardemment épris de la comtesse palatine, dont il avait fait la connaissance en Hollande, et plus belliqueux que jamais, reconduisit les siennes dans la basse Saxe, portant le gant de cette princesse à son chapeau, et sur ses drapeaux cette devise : Tout pour Dieu et pour elle ! Ces deux hommes étaient loin d’avoir fini leur rôle dans cette guerre.

Tous les États de l'Empire étaient enfin délivrés d’ennemis; l'union était dissoute; le margrave de Uade, Mansfeld et le duc

Christian étaient battus et ne tenaient plus la campagne ; l'armée d’exécution inondait les pays palatins au nom de l'empereur. Les Bavarois occupaient Mannheim et Heidelberg, et bientôt aussi Frankenthal fut abandonné aux Espagnols. Le comte palatin attendait dans un coin de la Hollande l’humiliante permission d'apaiser la colère de l’empereur par une génuflexion , et une prétendue diète électorale, à Ratisbonne , devait enfin prononcer sur son sort. Ce sort était depuis longtemps décidé à la cour de l’empereur ; mais jusque-là on n’avait pas jugé les circonstances assez favorables pour déclarer ouvertement tout ce qu’on avait résolu. L’empereur, après tout ce qu’il s’était permis contre l’électeur, ne croyait plus pouvoir espérer une réconciliation sincère. Il fallait être violent jusqu’au bout pour l'être impunément. Ce qui était perdu devait donc i’ètre sans retour ; il importait que Frédéric ne revît jamais ses États, et un prince sans sujets et sans territoire ne pouvait plus porter le chapeau d'électeur. Autant le comte palatin s’était rendu coupable envers la maison d'Autriche, autant le duc de Bavière s’était signalé par les services qu’il avait rendus. Autant la maison d’Autriche et l’Église catholique avaient à redouter la vengeance et la haine religieuse de la maison palatine, autant elles pouvaient compter sur la reconnaissance et le zèle religieux de celle de Bavière. Enfin, en transférant à la Bavière la dignité électorale palatine, on assurait à la religion catholique la prépondérance la plus décisive dans le collège des électeurs et en Allemagne un triomphe permanent.

Ce dernier motif était suffisant pour rendre favorables à cette innovation les trois électeurs ecclésiastiques. Du côté protestant, la voix de l’électeur de Saxe était seule importante. Mais Jean-Georges pouvait-il contester à l’empereur un droit sans lequel devenait incertain celui qu’il avait lui-même à la couronne électorale ? A la vérité , un prince que ses ancêtres , sa dignité et sa puissance plaçaient à la tête de l’Église protestante en Allemagne, n’eût dû avoir, à ce qu’il semblait, rien de plus sacré que de soutenir les droits de cette Église contre toutes les attaques de sa rivale; mais la question était moins alors de savoir comment on devait protéger les intérêts de la religion protestante contre les catholiques , que de résoudre auquel de

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