LIVRE PREMIER
d’Augsbourg osa se. placer dès lors à côté de la foi catholique, mais seulement comme une voisine tolérée, avec des droits provisoires de sœur. Tout membre séculier de l’Empire eut le droit de déclarer unique et dominante , sur son territoire , la religion qu’il professait, et d’interdire le libre exercice du culte à la communion rivale; il fut permis à tout sujet de quitter le pays où sa religion était opprimée. Alors, pour la première fois , la doctrine de Luther eut donc pour elle une sanction positive : si elle rampait dans la poussière en Bavière et en Autriche, elle avait la consolation de trèner en Saxe et en Thuringe. Toutefois, au souverain seul était réservé le droit de décider quelle religion serait professée ou proscrite dans ses provinces; quant aux sujets, qui n’avaient point de représentants à la diète, le traité ne s’occupa guère de leurs intérêts. Seulement, dans les principautés ecclésiastiques, où la religion catholique resta irrévocablement dominante, le libre exercice du culte fut stipulé en faveur des sujets protestants qui l’étaient avant cette époque, et encore sous la seule garantie personnelle de Ferdinand, roi des Romains, qui avait ménagé cette paix : garantie contre laquelle avait protesté la partie catholique de l’Empire, et qui, insérée dans le traité de paix avec cette protestation , ne reçut point force de loi.
Au reste, si les opinions avaient seules divisé les esprits, avec quelle indifférence n’aurait-on pas considéré cette division! Mais à ces opinions étaient attachés des richesses, des dignités, des droits : circonstance qui rendit la séparation infiniment plus difficile. De deux frères, qui avaient joui jusqu’alors en commun de leur patrimoine, l’un abandonnait la maison paternelle; de là résultait la nécessité de partager avec celui qui restait. Le père, n’ayant pu pressentir cette séparation, n’avait rien décidé pour ce cas. Pendant dix siècles, les bénéfices fondés par les ancêtres avaient formé successivement la richesse de l’Église, et ces ancêtres appartenaient aussi bien à celui qui partait qu’à son frère qui demeurait. Or, le droit de succession était-il attaché uniquement à la maison paternelle, ou tenait-il au sang? Les donations avaient été faites à l’Église catholique, parce qu’alors ir n'en existait point encore d'autre; au frère aîné, parce qu’alors il était fils unique. Le droit d’aînesse serait-il ap-
14 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. pliqué dans l’Église, comme dans les familles nobles? De quelle valeur était la préférence accordée à une partie , quand 1 autre ne pouvait pas encore lui être opposée? Les luthériens pouvaient-ils être exclus de la jouissance de ces biens, que pourtant leurs ancêtres avaient contribué à fonder, et en être exclus pour ce seul motif qu’à l’époque de la fondation , on ne connaissait pas encore cette division en luthériens et en catholiques? Les deux partis ont débattu et débattent encore cette question avec des arguments spécieux; niais il serait aussi difficile à l’un qu’à l’autre de prouver son droit. Le droit n’a de décisions que pour les cas supposables, et peut-être les fondations ecclésiastiques ne sont-elles pas de ce nombre ; du moins , lorsqu’on étend les volontés des fondateurs à des propositions dogmatiques. Comment supposer une donation éternelle faite à une opinion variable?
Quand le droit ne peut pas décider, la force décide , et c’est ce qui arriva ici. L’une des parties garda ce qu’on ne pouvait plus lui ôter; l'autre défendit ce qu’elle avait encore. Toutes les abbayes, tous les évêchés sécularisés avant la paix, demeurèrent aux protestants; mais les catholiques prirent leurs sûretés en stipulant, par une réserve spéciale, qu’on n'en séculariserait plus d’autres à l’avenir. Tout possesseur d’une fondation ecclésiastique directement soumise à l’Empire, électeur, évêque ou abbé , est déchu de ses bénéfices et dignités , aussitôt qu’il passe à l’Église protestante; il doit évacuer ses possessions surle-champ, et le chapitre procède à une nouvelle élection, comme si la place était devenue vacante par un cas de moi t. L Église catholique d’Allemagne repose encore aujourd’hui sur cette ancre sacrée de la réserve ecclésiastique, qui fit dépendre de leur profession de foi toute l’existence temporelle des princes appartenant à l'Église. Que deviendrait cette Église, si l'ancre se brisait? Les membres protestants de l’Empire opposèrent à la réserve une opiniâtre résistance, et, s’ils finirent par l’admettre dans le traité de paix, ce fut avec cette addition expresse, que les deux parties ne s’étaient pas mises d’accord sur ce point. Pouvait-il être plus obligatoire pour eux que ne l’était pour les catholiques la garantie de Ferdinand en faveur des sujets protestants dans les domaines ecclésiastiques? La paix laissait donc