‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 60 sur 219 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

avec anxiété l’occasion propice, enfin d’évilcr précisément les pays les plus riches, parce qu'ils étaient défendus par de plus grandes forces. Si Mansfeld et Brunswick, quoique aux prises avec de si puissants obstacles, avaient fait pourtant des choses si étonnantes, que ne devait-on pouvoir accomplir, tous ces obstacles une fois levés , si l'armée mise sur pied était assez nombreuse pour faire trembler chaque prince de l’empire en particulier, jusqu'au plus puissant; si le nom de l’empereur assurait l’impunité de tous les attentats; en un mot, si, sous l’autorité du chef suprême, et à la tête d'une armée sans égale, on suivait le même plan de guerre que ces deux aventuriers avaient exécuté à leurs propres périls , avec une bande ramassée au hasard ?

C’était là ce que Wallenstein avait en vue lorsqu’il fit à l’empereur son offre audacieuse, et maintenant personne ne la trouvera plus exagérée. Plus on renforçait l’armée, moins on devait être inquiet de son entretien , car elle n’en était que plus terrible pour les membres de l’Empire qui résistaient; plus les violences étaient criantes, plus l’impunité en était assurée. Contre les princes dont les dispositions étaient hostiles, on avait une apparence de droit; avec ceux qui étaient fidèles, on pouvait s’excuser en alléguant la nécessité. Le partage inégal de cette oppression prévenait le danger de l’union des princes entre eux ; d’ailleftrs l’épuisement de leurs États leur ôtait les moyens de se venger. Toute l’Allemagne devint de la sorte un magasin de vivres pour les armées de l’empereur, et il put user en maître de tout le territoire germanique, comme de ses propres domaines, l'n cri universel monta au trône de Ferdinand pour implorer sa justice; mais, aussi longtemps que les princes maltraités demandaient justice, on n’avait pas à craindre qu’ils se vengeassent eux-mêmes. L’indignation publique se partageait entre l’empereur, qui prêtait son nom à ces violences , et le général qui outre-passait ses pouvoirs , et abusait manifestement de l’autorité de son maître. On recourait à l’empereur, pour obtenir protection contre son général; mais, aussitôt que Wallenstein, appuyé sur ses troupes, s’était senti tout-puissant, il avait cessé d’obéir à son souverain.

L’épuisement de l’ennemi rendait vraisemblable une paix

118 HISTOIRE DE DA GUERRE DE TRENTE ANS. prochaine; cependant Wallenstein continuait de renforcer 1 armée impériale, qu'il porta enlin jusqu'à cent mille hommes. Des brevets, sans nombre, de colonels et d’ofliciers; pour le général lui-méme un faste royal; à ses créatures des prodigalités excessives (il ne donnait jamais moins de mille florins); des sommes incroyables pour acheter des amis à la cour et y maintenir son influence : tout cela sans qu’il en coûtât rien à son maître ! Ces sommes immenses furent levées , comme contributions de guerre, sur les provinces de la basse Allemagne; nulle différence entre les amis et les ennemis; même arbitraire pour les passages de troupes et les cantonnements sur les terres de tous les souverains; mêmes extorsions, mêmes violences. Si l’on pouvait ajouter foi à une évaluation contemporaine qui paraît excessive , Wallenstein , pendant un commandement de sept années, aurait levé soixante millions d'écus de contributions sur une moitié de l’Allemagne. Plus les exactions étaient énormes, plus son armée vivait dans l'abondance, et plus par conséquent l’on s’empressait de courir sous ses drapeaux : tout le monde vole à la fortune. Les armées de Wallenstein grossissaient, tandis qu’on voyait dépérir les contrées sur leur passage. Que lui importaient les malédictions des provinces et les lamentations des souverains? Ses troupes l'adoraient, et le crime même le mettait en état de se rire de toutes les conséquences du crime. , •

Ce serait faire tort à l’empereur que de lui imputer tous les excès de ses armées. Si Ferdinand avait prévu qu’il livrait en proie à son général tous les Etats de l’Allemagne, il n’aurait pu méconnaître quels dangers il courait lui -même avec un lieutenant si absolu. Plus le lien se resserrait entre les soldats et le chef de qui seul ils attendaient leur fortune, leur avancement, plus l’armée et le général se détachaient nécessairement de l’empereur. Tout se faisait en son nom, à la vérité, mais Wallenstein n’invoquait la majesté du chef de l’Empire que pour écraser tout autre pouvoir en Allemagne. De là chez cet homme le dessein médité d'abaisser visiblement tous les princes d’Allemagne, de briser tous degrés, toute hiérarchie entre ces princes et le chef suprême, et d’élever l’autorité de celui-ci au-dessus de toute comparaison. Si une fois l'empereur était

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