LIVRE DEUXIÈME
par des pensions considérables , alin de pouvoir, dans l’occasion , s’en servir sur-le-champ.
En rentrant dans le silence de la vie privée, il ne songeait à rien moins qu’au repos. La pompe d’un roi l’entourait dans cette solitude et semblait braver l’arrêt de son humiliation. Six entrées conduisaient au palais qu’il habitait à Prague, et il fallut abattre cent maisons pour dégager la place du château. De semblables palais furent bâtis dans ses nombreux domaines. Des gentilshommes des premières familles se disputaient l’honneur de le servir, et l’on vit des chambellans de l'empereur résigner la clef d'or pour exercer la même charge auprès de Wallenstein. Il entretenait soixante pages, qui étaient instruits par les meilleurs maîtres; cinquante trabans gardaient constamment son antichambre. Son ordinaire n’était jamais au-dessous de cent services; son maître d’hôtel était un homme de grande qualité. S’il voyageait, sa suite et ses bagages remplissaient cent voitures à quatre et à six chevaux; sa cour le suivait dans soixante carrosses, avec cinquante chevaux de main. Le luxe des livrées, l’éclat des équipages, la somptuosité des appartements, étaient assortis h cette magnificence. Six barons et autant de chevaliers devaient constamment entourer sa personne, pour exécuter chacun de ses signes; douze patrouilles faisaient la rondeautour de son palais pour en éloigner le moindre bruit. Sa tête, sans cesse en travail, avait besoin de silence; aucun roulement de voiture ne devait approcher de sa demeure, ét il n’était pas rare que les rues fussent fermées avec des chaînes. Sa société était muette comme les avenues qui conduisaient à lui. Sombre, concentré, impénétrable, il épargnait ses paroles plus que ses présents, et le peu qu’il disait était proféré d’un ton repoussant. Il ne riait jamais, et la froideur de son sang résistait aux séductions de la volupté. Toujours occupé, et agité de vastes desseins, il se privait de toutes les vaines distractions dans lesquelles d’autres dissipent une vie précieuse. Il entretenait, et en personne, une correspondance qui s’étendait à toute l’Europe; il écrivait presque tout de sa main, pour confier le moins possible à la discrétion d’autrui. Il était maigre et de haute stature; il avait le teint jaunâtre, les cheveux roux et courts, les yeux petits, mais étincelants. Un sérieux terrible, et
134 HISTOIRE DE I.A GUERRE DE TRENTE ANS. qui éloignait de lui, siégeait sur son front, et l'excès de ses récompenses pouvait seul retenir la troupe tremblante de ses serviteurs.
C'était dans cette fastueuse obscurité que Wallenstein, silencieux, mais non pas oisif, attendait son heure éclatante et le jour de la vengeance, qui bientôt devait poindre. Le cours impétueux des victoires de Gu slave- Adolphe ne tarda pas à lui en donner un avant-goût. 11 n'avait abandonné aucun de ses hauts desseins; l’ingratitude de l’empereur avait délivré son ambition d’un frein importun. La splendeur éblouissante de sa vie privée trahissait l'orgueilleux essor de ses projets : prodigue comme un monarque, il semblait compter déjà parmi ses possessions certaines les biens que lui montrait l’espérance.
Après la destitution de Wallenstein et le débarquement de Gustave- Adolphe, il fallut nommer un nouveau généralissime; on jugea nécessaire en môme temps de réunir dans une seule main le commandement, jusqu’alors séparé, des troupes de l'empereur et de la ligue. Maximilien de Bavière aspirait à ce poste important, qui pouvait mettre Ferdinand dans sa dépendance; mais cette raison-là môme excitait celui-ci à le rechercher pour son fils atné , le roi de Hongrie. Pour éloigner les deux concurrents, et satisfaire, dans une certaine mesure , l’un et l’autre parti, on finit par donner le commandement à Tilly, général de la ligue, qui passa dès lors du service de la Bavière à célui de l'Autriche. Les armées que Ferdinand avait sur le territoire allemand montaient , après la réduction des troupes de Wallenstein, à quarante mille hommes environ ; les forces de la ligue n'étaient guère moindres : les unes et les autres commandées par d'excellents officiers, exercées par de nombreuses campagnes, et fières d'une longue suite de victoires. Avec de pareilles forces, on croyait avoir d’autant moins à craindre l’approche du roi de Suède, que l’on occupait la Poméranie et le Mecklembourg, les seules portes par lesquelles il pût pénétrer en Allemagne.
Après la tentative malheureuse du roi de Danemark pour arrêter les progrès de l'empereur, Gustave-Adolphe était en Europe le seul prince de qui la liberté mourante pût espérer son salut, le seul en même temps dont l’intervention fût provc-