LIVRE DEUXIÈME
quée par les motifs politiques les plus graves, justifiée par les offenses qu’il avait reçues, et qui fût, par ses qualités personnelles, à la hauteur d'une si hasardeuse entreprise. De puissantes raisons d’État, qui lui étaient communes avec le Danemark, l’avaient porté, même avant l’ouverture de la guerre dans la basse Saxe , à offrir sa personne et ses armées pour la défense de l'Allemagne. Christian IV, pour son propre malheur, l’avait alors écarté. Depuis ce temps, l'insolence de Wallenstein et l’orgueil despotique de l'empereur ne lui avaient pas épargné les provocations , qui , en lui , devaient irriter l’homme et déterminer le roi. Des troupes impériales avaient été envoyées au secours du roi de Pologne, Sigismond, pour défendre la Prusse contre les Suédois. Le roi s’étant plaint à Wallenstein de ces hostilités, on lui répondit que l'empereur avait trop de soldats, et croyait devoir les employer à aider ses amis. Ce même Wallenstein avait renvoyé, avec une hauteur offensante, du congrès tenu à Lubeck pour traiter avec le Danemark, les députés suédois, et, comme ils ne s'étaient pas laissé rebuter pour cela, il les avait menacés de violences contraires au droit des nations. Ferdinand avait fait insulter le pavillon suédois et intercepter des dépêches que Gustave envoyait en Transylvanie. Il continuait d’entraver la paix entre la Pologne et la Suède, de soutenir les prétentions de Sigismond au trône de Suède, et de refuser à Gustave le titre de roi. Il n’avait jugées dignes d’aucune attention les représentations réitérées de Gustave, et, au lieu d’accorder la satisfaction demandée pour les anciennes offenses, il en avait ajouté de nouvelles.
Tant de provocations personnelles, soutenues par les raisons d’Ëtat et les motifs de conscience les plus graves, et fortifiées par es invitations les plus pressantes, venues d’Allemagne, devaient faire impression sur l’âme d'un prince d’autant plus jaloux de sa dignité royale, qu’on pouvait avoir plus de penchant à la lui disputer; d’un prince que flattait infiniment la gloire de défendre les opprimés, et qui aimait la guerre avec passion, comme le véritable élément de son génie. Mais avant qu’une trêve ou une paix avec la Pologne lui laissât les mains libres, il ne pouvait songer sérieusement à une guerre nouvelle et pleine de dangers.
Cette trêve avec la Pologne, le cardinal de Richelieu eut le mérite de la ménager. Ce grand homme d’État, qui tenait d'une main le gouvernail de l’Europe, tandis que de l’autre il comprimait, dans l’intérieur de la France, la fureur des factions et l’orgueil des grands, poursuivait avec une constance inébranlable, au milieu des soucis d’une administration orageuse, le dessein qu'il avait formé d’arrêter dans sa marche altière la puissance croissante de l’Autriche. Mais les circonstances opposaient, dans l’exécution, de sérieux obstacles à ce plan. Le plus grand génie ne saurait braver impunément les préjugés de son siècle. Ministre d'un roi catholique, et même prince de l’Église romaine par la pourpre dont il était revêtu, il n’osait encore, s’alliant avec l’ennemi1 de cette Église, combattre ouvertement une puissance qui, aux yeux de la multitude, avait su sanctifier par le nom de la religion ses prétentions ambitieuses. Les ménagements qu’imposaient à Richelieu les idées étroites de ses contemporains, réduisirent son activité politique à tenter avec circonspection d’intervenir secrètement, et de faire exécuter par une main étrangère les desseins de son lumineux génie. Après avoir fait de vains efforts pour empêcher la paix du Danemark avec l’empereur, il eut recours à Gustave-Adolphe, le héros de son siècle. Rien ne fut épargné pour décider ce monarque et pour lui faciliter l’exécution. Charnacé, négociateur avoué du cardinal, parut dans la Prusse polonaise, où Gustave-Adolphe faisait la guerre contre Sigismond, et alla de l’un à l’autre roi pour ménager entre eux une trêve ou une paix. Gustave-Adolphe y était depuis longtemps disposé, et le ministre français réussit enfin à ouvrir aussi les yeux de Sigismond sur ses vrais intérêts et sur la politique trompeuse de l’empereur. Une trêve de six ans fut conclue entre les deux rois : elle laissait Gustave-Adolphe en possession de toutes ses conquêtes, et lui donnait la liberté si lontemps désirée de tourner ses armes contre l'empereur. Le négociateur français lui offrit pour cette entreprise l'alliance de son roi et des subsides considérables, qui n’étaient pas à dédaigner; mais Gustave craignit, non sans raison, de se mettre visà-vis de la France, en les acceptant, dans un état de dépendance