LIVRE DEUXIÈME
soin sur les mœurs des soldats que sur leur bravoure guerrière. Chaque régiment devait se former en cercle autour de son aumônier pour la prière du matin et du soir, et accomplir sous la voûte du ciel ses devoirs religieux. En tout cela, le législateur servait lui-même de modèle. Une piété vive, sincère, rehaussait le courage qui animait son grand cœur, également éloigné de l’incrédulité grossière, qui enlève aux passions fougueuses du barbare un frein nécessaire, et de la bigoterie rampante d’un Ferdinand, qui s’abaissait devant Dieu comme un ver de terre, et qui foulait l’humanité sous ses pieds orgueilleux, Gustave, même dans l’ivresse du bonheur, était toujours homme et chrétien, mais toujours aussi, dans sa piété, héros et roi. Il supportait comme le dernier de ses soldats toutes les incommodités de la guerre. Au milieu des plus noires ténèbres de la bataille, son esprit conservait toute sa lumière; partout présent par son regard, il oubliait la mort qui l’environnait; on le voyait toujours sur le chemin du péril le plus redoutable. Sa bravoure naturelle ne lui lit que trop souvent oublier ce qu’il devait au général, et cette vie royale se termina par la mort d’un simple soldat. Mais le lâche comme le brave suivait un tel guide à la victoire, et à son œil d’aigle, qui embrassait tout, n’échappait nulle action héroïque, inspirée par son exemple. La gloire du souverain alluma dans toute la nation un sentiment d’elle-même plein d’enthousiasme. Fier d’un tel roi , le paysan de Finlande et de Gothie sacrifiait avec joie sa pauvreté; avec joie le soldat versait son sang, et ce noble essor que le génie d’un seul homme avait donné au peuple entier survécut longtemps à son auteur.
Autant l’on était d’accord sur la nécessité de la guerre, autant l’on était incertain sur le plan qu’il fallait suivre. Oxenstiern luimême, le courageux chancelier, trouvait une guerre otîensive trop hasardeuse, et les forces de son roi, pauvre et consciencieux, trop inférieures aux immenses ressources d'un despote qui disposait de l’Allemagne entière comme de sa propriété. Le génie du héros, qui voyait plus loin, réfuta ces doutes timides du ministre.
« Attendons l’ennemi en Suède, disait Gustave, et tout est perdu pour nous si nous perdons une seule bataille. Tout est gagné, au contraire, si nous débutons heureusement en Aile-
magne. La mer est vaste, et nous avons à garder en Suède des côtes étendues : que la flotte ennemie nous échappe ou que la nôtre soit battue, nous ne pouvons plus empêcher une descente de l’ennemi. Nous devons tout faire pour conserver Stralsund : aussi longtemps que ce port nous est ouvert, nous nous ferons respecter sur la Baltique, et nos communications seront libres avec l'Allemagne. Mais, pour protéger Stralsund, il ne faut pas nous cacher en Suède; il faut passer avec une armée en Poméranie. Ne me parlez donc plus d'une guerre défensive, qui nous ferait perdre nos plus précieux avantages. Il ne faut pas que la Suède voie un seul drapeau ennemi. Si nous sommes vaincus en Allemagne, il sera toujours temps de suivre votre plan. »
11 fut donc résolu qu’on passerait en Allemagne et qu’on attaquerait l'empereur. Les préparatifs furent poussés avec la plus grande vigueur, et les mesures que prit Gustave ne témoignèrent pas moins de prévoyance que sa résolution ne montrait de courage et de grandeur. Il fallait, avant tout, dans une guerre si lointaine, mettre la Suède en sûreté contre les dispositions équivoques de ses voisins. Dans une entrevue personnelle avec le roi de Danemark, à Markarœd, Gustave s’assura l’amitié de ce prince. 11 couvrit ses frontières du côté de la Moscovie. On pouvait, de l’Allemagne, tenir en respect la Pologne, s’il lui prenait envie de violer la trêve. Un négociateur suédois, Falkenberg, qui parcourait la Hollande et les cours d’Allemagne, donnait à son maître, au nom de plusieurs princes protestants, les plus flatteuses espérances, quoique pas un n'eût encore assez de courage et de désintéressement pour conclure avec lui un traité formel. Les villes de Lubeck et de Hambourg se montraient disposées à lui avancer de l'argent et à recevoir en payement le cuivre de Suède. Il envoya au prince de Transylvanie des personnes affidées, pour exciter cet ennemi irréconciliable de l’Autriche à prendre les armes contre l’empereur.
Cependant on enrôlait pour la Suède en Allemagne et dans les Pays-Bas, on complétait les régiments, on en formait de nouveaux; on rassemblait des vaisseaux, on équipait soigneusement la flotte; on amassait autant de vivres, de munitions de guerre et d’argent qu’il était possible, lîu peu de temps, on eut trente vaisseaux de guerre prêts à mettre à la voile; une armée de