‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 74 sur 219 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

sortait d'un coin obscur de l'Europe avec une poignée d’hommes, et qui ne devait, à ce qu’on s'imaginait, la réputation militaire qu’il avait acquise jusqu’alors, qu'à l’incapacité d'un ennemi encore plus faible que lui. La peinture méprisante que Wallenstein avait faite, non sans dessein, de la puissance suédoise, augmentait la sécurité de l’empereur. Comment pouvait-il estimer un ennemi que son général se faisait fort de chasser d’Allemagne à coups de verges? Les rapides progrès de Gustave en Poméranie ne purent même détruire encore complètement ce préjugé, auquel les railleries des courtisans donnaient chaque jour plus de crédit. On le nommait à Vienne * la Majesté de neige, » que le froid du Nord maintenait pour le moment, mais qui fondrait à vue d’oeil en avançant vers le Midi. Les électeurs même, alors rassemblés à Ratisbonne , ne daignèrent pas s'arrêter à ses représentations, et, par une aveugle complaisance pour Ferdinand, lui refusèrent jusqu’au titre de roi. Tandis qu'on se raillait de Gustave- Adolphe à Vienne et à Ratisbonne, il prenait possession successivement des places fortes du Mecklembourg et de la Poméranie.

Malgré ces dédains, l'empereur s'était montré disposé à régler par des négociations ses démêlés avec la Suède, et, à cet effet, il avait même envoyé des fondés de pouvoir à Dantzig. Mais on vit clairement par leurs instructions combien sa démarche était peu sérieuse , puisqu’il refusait toujours à Gustave le titre de roi. Il voulait seulement éviter, ce semble, de prendre sur lui l’odieux de l’agression , et le rejeter sur son ennemi, afin de pouvoir d’autant plus compter sur le secours des membres de l’Empire. Aussi, comme il fallait s’y attendre, ce congrès de Dantzig se sépara sans avoir rien produit, et l’animosité fut portée de part et d’autre au dernier degré par les lettres violentes qu’on échangea.

Cependant un général de l’empereur, Torquato Conti, qui commandait l’armée en Poméranie, avait fait d’inutiles efforts pour reprendre Stettin aux Suédois. Les Impériaux furent chassés successivement de toutes les places : Damm , Stargard , Camin, Wolgast, tombèrent rapidement au pouvoir de Gustave. Dans sa retraite, Torquato Conti, pour se venger de Bogisla, fit exercer par son armée les violences les plus criantes contre les

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146 HISTOIRE DE I,A GUERRE DE TRENTE ANS. habitants de la Poméranie, que son avarice avait depuis longtemps maltraités de la façon la plus cruelle. Sous prétexte d'affamer les Suédois, tout fut pillé et ravagé; et souvent, quand les Impériaux ne pouvaient plus se maintenir dans une place, ils la réduisaient en cendres, pour n’en laisser que les ruines à l’ennemi. Mais ces barbaries ne servaient qu’à faire paraître dans un plus beau jour la conduite opposée des Suédois, et à gagner tous les cœurs au monarque ami de l'humanité. Le soldat suédois payait tout ce qu’il consommait; sur son passage, la propriété d’autrui était respectée : aussi les villes et les campagnes recevaient l'armée suédoise à bras ouverts, tandis que le peuple des campagnes de Poméranie égorgeait sans pitié tous les soldats impériaux qui tombaient dai)3 ses mains. Beaucoup de Poméraniens entrèrent au service de la Suède, et les états de ce pays si fort épuisé accordèrent avec joie à Gustave une contribution de cent mille florins.

Torquato Conti, avec toute sa dureté de caractère, était un excellent général. Ne pouvant chasser de Stettin le roi de Suède, il tâcha de lui rendre au moins cette position inutile. Il se retrancha à Garz, sur l'üder, au-dessus de Stettin, pour commander le fleuve et couper à celte ville ses communications par eau avec le resle de l’Allemagne. Bien ne put l’amener à un engagement avec Gustave- Adolphe, dont les forces étaient supérieures, et qui cependant ne réussit pas à emporter les solides retranchements des Impériaux. Torquato, trop dépourvu de troupes et d’argent pour prendre l’oITensive, espérait, avec ce plan de conduite, donner au comte Tilly le temps d’accourir pour la défense de la Poméranie, et se joindre à lui pour attaquer le roi de Suède. Un jour il profita même de l’absence de Gustave pour faire à l’improviste une tentative sur Stettin; mais les Suédois étaient sur leurs gardes : la vive attaque des Impériaux fut victorieusement repoussée, et Torquato s'éloigna avec une grande perte. On ne peut nier que Gustave ne fût redevable de ces heureux commencements à son bonheur autant qu’à son expérience mililaire. Depuis la destitution de Wallenstein, les troupes impériales, en Poméranie, étaient réduites à l’état le plus déplorable. Elles expiaient cruellement leurs propres excès : un pays affamé, désolé, ne pouvait plus

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