‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 83 sur 219 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

pitaine , nommé Schmidt , qui , dans cette confusion générale , mène encore une fois à l’ennemi les plus résolus, est assez heureux pour le repousser jusqu’à la porte ; mais il tombe mortellement blessé, et avec lui disparaît la dernière espérance de Magdebourg.- Avant midi tous les ouvrages sont emportés , et la ville est au pouvoir de l’ennemi.

Deux portes sont alors ouvertes au principal corps d'armée , par ceux qui avaient donné l’assaut , et Tilly fait entrer dans Magdebourg une partie de son infanterie. Elle occupe aussitôt les principales rues , et les canons braqués chassent tous les bourgeois dans leurs demeures , pour y attendre leur sort. On ne les laisse pas longtemps incertains : deux mots du comte Tilly fixent le destin de Magdebourg. Un général qui aurait eu quelque humanité , eût vainement recommandé la pitié à de pareilles troupes ; mais Tilly ne prît pas même la peine de l’essayer. Les soldats, devenus, par le silence de leur général, maîtres de la vie de tous les citoyens , se précipitent dans l’intérieur des maisons, pour assouvir sans frein tous les désirs de leur brutalité. Quelques Allemands furent touchés par les prières de l’innocence; la fureur des Wallons de Pappenheim fut sourde et impitoyable. A peine ce massacre avait-il commencé, que les autres portes s’ouvrirent , et toute la cavalerie , les bandes féroces des Croates , furent lâchées sur cette malheureuse ville.

Alors commença une scène de carnage pour laquelle l’histoire n'a point de langage , ni la poésie de pinceaux. L’enfance innocente , la vieillesse infirme , la jeunesse , le sexe , la condition, la beauté , rien ne peut désarmer la rage du vainqueur. Des femmes sont maltraitées dans les bras de leurs maris, des filles aux pieds de leurs pères : le sexe sans défense n’a que le privilège d’être victime d’une double rage. Point de retraite assez cachée, assez sainte, pour échapper aux recherches infatigables de la cupidité. On trouva cinquante-trois femmes décapitées dans une église. Les Croates s’amusaient à jeter les enfants dans les flammes ; les Wallons de Pappenheim à percer les nourrissons sur le sein de leurs mères. Quelques officiers de la ligue, révoltés de cet affreux spectacle, osèrent demander au comte Tilly qu’il voulût bien arrêter le massacre. « Devenez

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162 ITIST01RE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. dans une heure , répondit-il. Je verrai alors ce que j’aurai à faire. Il faut que le soldat ait quelque chose pour ses dangers et sa peine. » Ces horreurs continuèrent, avec la même rage, jusqu’au moment où les flammes et la fumée arrêtèrent enfin la rapacité. Pour augmenter le trouble , et briser la résistance des habitants, on avait tout d'abord mis le feu en plusieurs endroits. Il s’éleva un orage, qui répandit les flammes dans toute la ville avec une rapidité dévorante, et rendit l’embrasement général. La presse était effroyable, au milieu de la fumée et des cadavres, des glaives étincelants, des ruines croulantes, et des ruisseaux de sang. L'air était brûlant, et la chaleur insupportable contraignit enfin ces bourreaux eux-mêmes à se réfugier dans leur camp. En moins de douze heures, cette ville populeuse, grande et forte , une des plus belles de l’Allemagne, fut réduite en cendres, à l’exception de deux églises et de quelques masures. L’administrateur Christian-Guillaume, couvert de blessures, fut fait prisonnier avec trois bourgmestres. Beaucoup de braves officiers et de magistrats avaient trouvé, en combattant, une mort digne d’envie. Quatre cents des plus riches bourgeois furent arrachés à la mort par l’avarice des officiers ennemis, qui voulaient tirer d'eux de fortes rançons. Au reste, on ne vit guère que des officiers de la ligue montrer cette sorte d’humanité, et l'aveugle barbarie du soldat impérial les lit regarder comme des anges sauveurs.

A peine la fureur de l'incendie fut-elle un peu calmée que les bandes impériales revinrent, avec une avidité nouvelle, fouiller la cendre et les décombres. Plusieurs périrent suffoqués par la vapeur ; beaucoup firent un riche butin , les bourgeois ayant caché dans les caves ce qu’ils avaient de plus précieux. Le 13 mai , Tilly parut enfin lui-même dans la ville , après qu’on eut nettoyé les principales rues des ruines et des cadavres. Ce fut une scène horrible, affreusement révoltante, qui s'offrit alors aux regards de l’humanité! Des vivants se relevaient parmi des monceaux de morts ; des enfants erraient çà et là, et cherchaient leurs parents avec des cris qui déchiraient l’àme; des nourrissons suçaient encore le sein maternel , que la mort avait glacé. Pour dégager les rues , il fallut jeter dans l’Elbe plus de six mille cadavres ; les flammes avaient dévoré bien plus encore de

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