LIVRE DEUXIÈME
et des troupes ennemies , qui pouvaient lui disputer le passage de l’Elbe; l'autre au sud, par Dessau ou Wittenberg, où il trouvait des ponts pour passer le fleuve et pouvait tirer des vivres de la Saxe. Mais il fallait le consentement de Jean-Georges , qui lui inspirait une juste défiance. Avant de se mettre en marche, il fit donc demander à ce prince le libre passage, et des vivres pour ses troupes, qu’il payerait comptant. Sa demande fut rejetée ; aucune représentation ne put faire abandonner h l’électeur son système de neutralité. Ce débat durait encore , lorsqu’arriva la nouvelle du sort affreux de Magdebourg.
Tilly l'annonça du ton d’un vainqueur à tous les princes protestants , et ne perdit pas un moment pour profiter de son mieux de la terreur générale. L’autorité de l’empereur, considérablement déchue depuis les progrès de Gustave, se releva, plus formidable que jamais, après ce coup décisif; et ce changement se révéla aussitôt dans le langage impérieux qu’il fit entendre aux membres protestants de l’Empire. Par une décision souveraine, il cassa les résolutions de l'alliance de Leipzig; un décret impérial abolit l’alliance elle-même; tous les membres rebelles étaient menacés du sort de Magdebourg. Comme exécuteur de ce décret impérial , Tilly fit marcher aussitôt des troupes contre l’évêque de Brème , qui était membre de l’alliance de Leipzig et avait levé des soldats. L’évêque , eiïrayé , les livra sur-le-champ à Tilly, et Signa la cassation des arrêtés de Leipzig. Une armée impériale , qui revenait d'Italie dans ce temps-là même, sous les ordres du comte de Furstenberg , traita de même l’administrateur de Wurtemberg. Il fallut que le duc se soumit à l’édit de restitution et à tous les décrets de l’empereur, et qu’en outre il lui payât pour l’entretien de ses troupes un subside mensuel de cent mille écus. Des charges pareilles furent imposées aux villes d'Ulm et de Nuremberg , aux cercles de Franconie et de Souabe. La main de l’empereur s’appesantissait terriblement sur l’Allemagne. La soudaine prépondérance qu’il dut à cet événement, fondée sur l’apparence plus que sur la réalité, l’entraîna au delà des bornes de la modération , où il s’était renfermé jusqu’alors , et l’égara dans des mesures violentes et précipitées, qui firent cesser enfin , à l’avantage de Gustave-Adolphe, l’indécision des princes allemands. Aussi malheureuses donc que
furent pour les protestants les premières suites du sanglant triomphe de Tilly, aussi avantageux furent ses effets éloignés. La première surprise fit bientôt place à une active indignation; le désespoir donna des forces, et la liberté allemande sortit des cendres de Magdebourg.
Parmi les princes qui avaient formé l’alliance de Leipzig, l'électeur de Saxe et le landgrave de Hesse étaient de beaucoup les plus redoutables, et l'autorité de l’empereur n'était pas assurée dans ces contrées, tant qu’il ne les voyait pas désarmés. Tilly tourna d'abord ses armes contre le landgrave, et marcha incontinent de Magdebourg sur la Thuringe. Dans cette expédition , les territoires de la Saxe-Ernestine et de Schwarzbourg furent horriblement maltraités. Frankenhausen fut pillé impunément et réduit en cendres par les soldats de Tilly , sous les yeux mêmes de leur général. Les malheureux paysans furent cruellement punis de ce que leur maître favorisait les Suédois. Erfurt , la clef du pays , entre la Saxe et la Franconie, fut menacé d’un siège, mais s’en racheta par une livraison volontaire de vivres et une somme d’argent. De là Tilly dépêcha un envoyé au landgrave de Hesse-Cassel , pour le sommer de licencier ses troupes sans délai et de renoncer à l'alliance de Leipzig , de recevoir des régiments impériaux dans ses domaines et ses places fortes , de payer des contributions et de se déclarer ami ou ennemi. C’est ainsi qu’un prinîb de l’empire germanique se vit traiter par un officier de l’empereur. Mais cette exigence excessive tirait un poids effrayant des forces militaires dont elle était accompagnée, et le récent souvenir du sort affreux de Magdebourg ajoutait nécessairement à son effet. L'intrépidité avec laquelle le landgrave répondit à cette injonction n’en mérite que plus d'éloges. « Il n’était nullement disposé, dit-il, à recevoir des soldats étrangers dans ses places fortes et dans sa résidence. Ses troupes, il en avait besoin. Contre une attaque il saurait se défendre. Si le général Tilly manquait d’argent et de vivres , il n’avait qu’à prendre le chemin de Munich , où il trouverait l’un et l’autre en abondance. » L’irruption de deux troupes d’impériaux dans la Hesse fut la suite immédiate de cette réponse provoquante ; mais le landgrave sut si bien prendre ses mesures qu’il les empêcha de rien