I.IVRE DEUXIÈME
faire de considérable. Tilly était sur le point de les suivre avec toutes ses forces , et la malheureuse contrée aurait payé bien cher la fermeté de son prince, si les mouvements du roi de Suède n’avaient rappelé à propos le général de l’empereur.
Gustave-Adolphe avait appris la ruine de Magdebourg avec la plus vive douleur. Son affliction fut encore augmentée par la réclamation de Georges-Guillaume, qui redemandait, conformément au traité , la forteresse de Spandau. La perte de Magdebourg avait plutôt fortifié qu’affaibli les motifs qui rendaient si importante pour le roi la possession de cette place. Plus il voyait approcher la nécessité d'une bataille décisive contre Tilly, moins il pouvait se résoudre à renoncer au seul refuge qui lui restât en cas de revers. Après avoir épuisé vainement les représentations et les prières auprès de l’électeur de Brandebourg , voyant plutôt sa froideur augmenter de jour en jour, il envoya enfin à son commandant l'ordre d’évacuer Spandau ; mais il déclara en même temps que , dès ce jour , l’électeur serait traité en ennemi.
Pour appuyer cette déclaration , il parut devant Berlin avec toute son armée. « Je ne veux pas être moins bien traité que les généraux de l’empereur, dit-il aux députés que le prince effrayé avait envoyés dans son camp. Votre maître les a reçus dans ses Étals a pourvu à tous leurs besoins, leur a livré toutes les places qu’ils ont voulues , et, par toutes ces complaisances , il n’a pu en obtenir pour son peuple un traitement plus humain. Tout ce que je lui demande, moi, c’est la sûreté, une somme d’argent médiocre, et du pain pour mes troupes. Je lui promets en échange de protéger ses États et d'éloigner de lui la guerre. Mais je suis forcé d’insister sur tous ces points : que mon frère l’électeur décide promptement s’il veut m’avoir pour ami ou voir sa capitale livrée au pillage. • Ce ton résolu lit impression, et les canons braqués contre la ville dissipèrent tous les doutes de Georges-Guillaume. Peu de jours après, une alliance lut signée : l’électeur promettait une contribution de trente mille écus par mois , laissait Spandau dans les mains de Gustave , et s’engageait à ouvrir aussi en tout temps Cüstrin à ses troupes. Cette alliance, désormais décidée, entre l’électeur de. Brandebourg et la Suède, ne fut pas mieux reçue à Vienne que ne
l’avait été auparavant celle du duc de Poméranie; mais les revers -que ses armes éprouvèrent bientôt après ne permirent pas à l’empereur de témoigner autrement que par des paroles son mécontentement.
La joie que le roi ressentit de cet heureux succès s’accrut bientôt par l’agréable nouvelle que Greifswalde , la seule place forte que les Impériaux possédassent encore en Poméranie , avait capitulé, et que tout le pays était enfin délivré de ces cruels ennemis. Il reparut lui-même dans le duché, et jouit du délicieux spectacle de la joie universelle , qui était son ouvrage. Un an s’était écoulé depuis que Gustave-Adolphe avait mis le pied sur le sol de l’Allemagne , et cet anniversaire fut célébré dans tout le duché de Poméranie par un jour solennel d’actions de grâces. Peu auparavant le czar de Moscovie l'avait fait saluer par ses ambassadeurs, chargés de lui renouveler l’amitié de leur maître et même de lui offrir des troupes auxiliaires. Il dut se féliciter d'autant plus de ces dispositions pacifiques des Russes, qu’il était pour lui d’une extrême conséquence de n’êlre pas inquiété par l'inimitié d’un voisin, durant la périlleuse guerre qu'il allait affronter. Bientôt après, la reine Marie-Éléonore, son épouse, débarqua en Poméranie avec un renfort de huit mille Suédois, et le marquis d’Ilamilton lui amena dix mille Anglais : événement qui doit être d'autant moins passé sous silence , que c’est là tout ce que l’histoire peut rapporter des exploits de celte nation pendant la guerre de Trente ans.
Pendant l'expédition de Tilly dans la Thuringe, Pappenheim occupait le territoire de Magdebourg, mais il n’avait pu empêcher les Suédois de passer l'Elbe à diverses reprises , de tailler en pièces quelques détachements impériaux et de prendre possession de plusieurs places. Lui-même, alarmé de l'approche du roi . il rappela le comte Tilly de la manière la plus pressante, et le décida en effet à revenir, à marches forcées, à Magdebourg. Tilly assit son camp en deçà du fleuve, à Wolmirstædt; Gustave avait le sien du même côté , près de Werben , non loin du confluent du Havel et de l’Elbe. Tilly, dès son arrivée, eut des sujets d’alarme. Les Suédois dispersèrent trois de scs régiments, qui étaient postés dans des villages, loin du corps d’armée; enlevèrent la moitié de leurs bagages et brûlèrent le reste.
Vainement Tilly s'avança à une portée de canon du camp de Gustave, pour lui présenter la bataille. Le roi, plus faible de moitié que les ennemis , l’évita sagement. Son camp était trop fort pour permettre à l'ennemi une attaque : tout se réduisit à une canonnade et à quelques escarmouches, dans lesquelles les Suédois eurent toujours l’avantage. Pendant sa retraite sur Wolmirstædt, l'armée de Tilly perdit beaucoup de monde par les désertions. Depuis le massacre de Magdebourg, la fortune le fuyait.
En revanche , elle accompagnait constamment le roi de Suède. Tandis qu’il était campé à Werben , tout le Mecklembourg, à la réserve d'un petit nombre de places , fut conquis par son général et par le duc Adolphe-Frédéric ; et Gustave eut la royale jouissance de rétablir les deux princes dans leurs Etats. Il se rendit lui-même à Gustrow, où se fit la réintégration , pour relever par sa présence l’éclat de la cérémonie. Les ducs, ayant entre eux leur sauveur et autour d’eux un brillant cortège de princes, firent une entrée solennelle, dont la joie des sujets fit la plus touchante des fêtes. Bientôt après son retour à Werben, Gustave vit paraître dans son camp le landgrave de Hesse-Cassel , qui venait conclure avec lui une étroite alliance offensive et défensive. Ce fut le premier prince régnant d'Allemagne qui se déclara librement et ouvertement contre l’empereur ; il y était entraîné, il est vrai , par les plus solides raisons. Le landgrave Guillaume s’engagea à traiter les ennemis du roi comme les siens , à lui ouvrir ses villes et tout son pays , à lui fournir des vivres et toutes les choses nécessaires. De son côté, le roi se déclara son ami et son protecteur , et promit de ne conclure aucune paix sans avoir obtenu de l'empereur pleine satisfaction pour le landgrave. Les deux parties tinrent loyalement leur parole. Pendant cette longue guerre , Hesse-Cassel demeura fidèle jusqu'à la fin à l’alliance suédoise , et eut sujet, à la paix de Westphalie, de se féliciter de l’amitié de la Suède.
Tilly , à qui la démarche hardie du landgrave ne resta pas longtemps inconnue, envoya contre lui le comte Fugger, avec quelques régiments, et il essaya en même temps d’exciter par des lettres provocatrices les sujets hessois à se soulever contre leur maître. Ses lettres produisirent aussi peu d’effet que ses
régiments , qu'il eut lieu de regretter ensuite , à la bataille de Breitenfeld : les états de Hesse ne pouvaient hésiter longtemps entre le défenseur de leurs propriétés et le brigand qui les ravageait.
Mais ce qui alarmait bien davantage le général de l'empereur, c’étaient les sentiments équivoques de l’électeur de Saxe , qui , malgré la défense impériale , continuait ses armements et maintenait l’alliance de Leipzig. A cause du voisinage du roi de Suède, et de l'imminence d une bataille décisive, Tilly jugeait très-dangereux de laisser en armes la Saxe électorale, prête à chaque instant à sc déclarer pour les ennemis. 11 venait d’être renforcé par vingt-cinq mille hommes de vieilles troupes que Fürstenberg lui avait amenées. Plein de confiance en ses forces, il crut pouvoir désarmer l'électeur par la simple menace de son arrivée , ou du moins le vaincre sans peine. Mais, avant de quitter son camp de Wolmirstædt, il le lit sommer par une députation, envoyée à cet effet, d'ouvrir ses États aux troupes impériales et de licencier les siennes , ou de les réunir à celles de l’empereur, pour chasser, avec elles, Gustave-Adolphe de l’Allemagne. 11 lui rappelait que jusqu’à ce jour la Saxe électorale avait été plus ménagée que tous les autres pays de l’Allemagne , et le menaçait , en cas de refus , de la plus terrible dévastation.
Tilly avait choisi pour cette sommation impérieuse le moment le plus défavorable. La destruction de Magdebourg, les excès des Impériaux dans la Lusace , les mauvais traitements essuyés par les alliés et les coreligionnaires de l’électeur, tout se réunissait pour exciter la colère de ce dernier contre Ferdinand. Le voisinage de Gustave-Adolphe, quelque peu de droit qu’il eût à la protection de ce prince, animait son courage. 11 refusa de recevoir les Impériaux, et déclara sa ferme résolution de rester sous les armes. « Quelle que fût sa surprise, ajouta-t-il , devoir l’armée impériale marcher contre ses États, dans un moment où elle avait assez à foire à poursuivre le roi de Suède , il ne pouvait croire cependant qu’au lieu des récompenses promises et méritées, on le payerait d’ingratitude en ruinant son pays. » Au départ des envoyés de Tilly, qu’il avait traités magnifiquement, il s’expliqua en termes plus clairs encore : « Messieurs, leur dit-il , je vois bien que l’on songe à mettre aussi enfin sur la