LIVRE DEUXIÈME
réchal, et le roi s’était contenté de l’agréer. Il parait qu'il mit ses soins à distinguer la bravoure suédoise de la bravoure saxonne, et l’événement ne les confondit pas.
L’ennemi se déployait, vers le couchant, au pied des hauteurs, sur une ligne immense , assez étendue pour déborder l'armée suédoise: l’infanterie formée en gros bataillons; la cavalerie, en escadrons très-gros aussi et difliciles à mouvoir. Tilly avait posté son artillerie derrière lui, sur les hauteurs, et se trouvait ainsi commandé par ses propres boulets, qui décrivaient leurs paraboles au-dessus de lui. De cette position de l’artillerie on pourrait presque conclure , si d’ailleurs tous ces détails sont exacts, que l’intention de Tilly était plutôt d'attendre l’ennemi que de l’attaquer, car il ne pouvait pénétrer dans ses rangs sans se jeter sous le feu de ses propres canons. Tilly commandait le centre en personne, Pappenheim l’aile gauche, le comte de Fürstenberg la droite. Les troupes de l’empereur et de la ligue ne montaient pas ensemble à plus de trente-quatre ou trentecinq mille hommes; c’était aussi le nombre des Suédois et des Saxons réunis.
Mais un million de soldats de part et d’autre aurait pu rendre la journée plus meurtrière, sans la rendre plus importante et plus décisive. C’est pour Cette journée que Gustave avait traversé la Baltique, cherché le péril sur une terre lointaine, confié à la fortune infidèle sa couronne et sa vie. Les deux plus grands généraux de leur temps, tous deux jusqu’alors invincibles, allaient soutenir l'un contre l'autre leur dernière épreuve dans une lutte longtemps évitée : l'un d’eux laissera sa renommée sur le champ de bataille. Les deux moitiés de l’Allemagne ont vu avec crainte et tremblement approcher ce jour; le monde entier s’inquiète dans l’attente du résultat, sujet de bénédictions ou de larmes pour la lointaine postérité.
La fermeté, qui jusque-là n’avait jamais abandonné le comte Tilly, lui fit défaut ce jour-là. Nul dessein arrêté de combattre le roi; aussi peu de constance pour éviter la bataille. Pappenheim l’entraîna contre sa volonté. Au dedans de lui luttaient des doutes qu’il n'avait jamais éprouvés; de noirs pressentiments obscurcissaient son front, jusque-là toujours serein. Le spectre de Magdebourg semblait planer sur lui.
Une canonnade de deux heures ouvrit la bataille. Le vent souillait du couchant, et, avec la fumée de la poudre, il chassait, des terres sèches et nouvellement labourées, un nuage de poussière contre les Suédois. Cela décida Gustave à faire à l’improviste une conversion vers le nord, el la rapidité de la manœuvre ne laissa pas à l'ennemi le temps de s’y opposer.
Enfin Tilly abandonne les hauteurs, et risque sa première attaque contre les Suédois; mais, accueilli par un feu terrible, il se détourne vers la droite, et tombe sur les Saxons avec une telle impétuosité, que leurs rangs sont rompus et que le désordre s'empare de toute l’armée. L’électeur lui-même ne revint de son trouble que dans Eilenbourg. Un petit nombre de régiments tinrent quelque temps encore sur le champ de bataille, et par leur vigoureuse résistance sauvèrent l'honneur des Saxons. A peine les vit-on en désordre, que les Croates se livrèrent au pillage, et des courriers furent aussitôt expédiés à Munich et à Vienne, pour annoncer la victoire.
l’appenheim chargea l’aile droite des Suédois avec toute sa cavalerie, mais sans pouvoir l’ébranler. Le roi y commandait en personne, et sous lui le général Banner. Sept fois Pappenheim renouvela son attaque, et sept fois il fut repoussé. Enfin, il prit la fuite, après une grande perte, et abandonna le champ de bataille au vainqueur.
Cependant Tilly avait terrassé le reste des Saxons, et il s’élançait avec ses troupes victorieuses sur l’aile gauche des Suédois. Aussitôt qu'il eut remarqué le désordre de l'armée saxonne, le roi, avec une décision rapide, avait renforcé cette aile de trois régiments, pour couvrir ses flancs, que la fuite des alliés laissait dégarnis. Gustave Horn, qui commandait là, opposa aux cuirassiers de Tilly une vigoureuse résistance , que ne facilitait pas peu la distribution des fantassins entre les escadrons. Déjà l’ennemi commençait à faiblir, quand Gustave-Adolphe parut pour décider la bataille. L’aile gauche des Impériaux était battue, et les troupesduroi, qui n’avaient plus de combattants devant elles, pouvaient être mieux employées ailleurs. Il se porta donc sur la gauche, avec son aile droite et le corps de bataille, et attaqua les hauteurs où était postée l’artillerie ennemie. Elle fut bientôt dans ses mains, et l’ennemi eut à essuyer le feu de ses propres canons.