ACTE V, SCÈNE III. 1Ü
beaucoup compté sur toi, je n’ai pas redouté d’endurer avec toi cette heure d'angoisse, qu’on nomme, d’un nom terrible, l’heure dernière.... Oui, dois-je te l’avouer, Charles? je m’en faisais d'avance une joie.... Viens, asseyons-nous.... Je me sens épuisé et faible. {Il approche son siège de Carlos, qui, toujours plongé dans une stupeur de mort, se laisse machinalement attirer sur un autre siège.) Où es-tu? Tu ne me donnes pas de réponse?... Je serai court. Le lendemain du jour où nous nous vîmes, pour la dernière fois, chez les Chartreux, le roi me fit demander. Le résultat, tu le sais ; tout Madrid le sait. Ce que tu ne sais pas, c’est que ton secret lui avait été trahi, que des lettres, trouvées dans la cassette de la reine, avaient témoigné contre toi, que j’appris cela de sa propre bouche, et que.... je fus son confident. {Il s'arrête, pour attendre la réponse de Carlos ; celui-ci persiste dans son silence.) Oui, Charles, des lèvres je trahis ma foi; je dirigeai moimème le complot qui préparait ta ruine. Les faits parlaient déjà trop haut. Pour te justifier, il était trop tard M’assurer de sa vengeance, était le seul parti qui me restât.... et ainsi je devins ton ennemi, pour te servir plus puissamment.... Tu ne m’entends pas?
CARLOS
J’entends. Poursuis, poursuis!
LE MARQUIS
Jusque-là, je suis irréprochable. Mais bientôt les rayons inaccoutumés de cette nouvelle faveur royale me trahissent. Le bruit eu pénètre jusqu’à toi, comme je l’avais prévu. Mais moi, séduit par une fausse tendresse, aveuglé par l’orgueilleuse chimère de terminer sans toi cette aventure, je dérobe à l’amitié mon périlleux secret. Ce fut là ma grande imprudence. J’ai fait une faute grave. Je le sais. Ma confiance était folie. Pardonne.... elle était fondée sur l’éternelle durée de ton amitié. {Il se tait. Carlos passe de la stupeur à la plus vive agitation.) Ce que je craignais anâve. On t’effraye de dangers imaginaires. La reine en sang.... l’effroi du palais qui retentit de cette nouvelle.... le malheureux empressement de Lerme.... enfin mon inconcevable silence, tout assaillit ton cœur à l’improviste.... Tu chancelles.... tu me regardes comme perdu pour toi.... Cependant, trop noble toi-même pour douter de la loyauté de ton ami, tu décores de grandeur sa dé-
DON CARLOS
foction, et tu ne te décides à le tenir pour infidèle que parce que tu peux, tout infidèle qu’il est, l'honorer encore. Abandonné de ton unique ami, tu te jettes dans les bras de la princesse Éboli.... Malheureux! dans les bras d’un démon; car c’était elle qui t’avait trahi. {Carlos se Itve.) Je te vois y courir. Un fatal pressentiment traverse moi^cœur. Je te suis. Trop tard. Je te trouve à ses pieds. Déjà l’aveu franchissait tes lèvres. Plus de salut pour toi....
CARLOS
Non, non! Elle était émue. Tu te trompes. Certainement elle était émue.
LE MARQUIS
Alors, la nuit enveloppe mes sens. Rien.... rien.... aucune issue.... aucun secours.... aucun, dans tout le domaine de la nature. Le désespoir fait de moi une furie, une béte féroce.... Je mets le poignard sur la poitrine d’une femme.... Mais tout à coup.... un rayon de soleil tombe dans mon âme. « Si je trompais le roi ? Si je réussissais à passer moi-méme pour le coupable! Vraisemblablement on non!... Toujours assez pour lui: il suffit que ce soit mal pour que le roi Philippe le trouve probable. Soit donc! Risquons la chose. Peut-être un coup de tonnerre si inattendu, le frappant soudain, jettera le tyran dans la stupeur.... et que veux-je de plus! 11 réfléchira, et Carlos aura gagné le temps de se réfugier en Brabant. »
CARLOS
Et cela.... cela, tu l’aurais fait!
LE MARQUIS
J’écris à Guillaume d’Orange que j’ai aimé la reine, que j’ai réussi, par le faux soupçon qui pesait sur toi, à échapper à la défiance du monarque, que j’ai trouvé le moyen, parle roi même, d’approcher librement de la reine. J’ajoute que je crains d’étre découvert, qu’instruit de ma passion, tu as couru auprès de la princesse Éboli, peut-être pour avertir par elle la reine.... qu’alors je t’ai arrêté, et que maintenant, puisque tout est perdu, j’ai l’intention de me jeter dans Bruxelles.... Cette lettre..., CARLOS V interrompt avec épouvante.
Tu ne l’as pas confiée à la poste! Tu sais que toutes les lettres pour le Brabant et la Flandre....