ACTE TROISIÈME
La partie du drame publiée dans la Thalie s’arrête au milieu de la septième scène (primitivement la dixième), à ces mots du Roi :
« C’est pour tel, mes grands, que je le reconnais et que je veux qu’on le reconnaisse. > ( p. 95. )
Dans le reste de la pièce, il n’y a plus de comparaison à faire, pour la rédaction en iambes, qu'entre ia première édition complète (1787) et les suivantes (1802, 1804, etc.).
La scène entre le Roi et le marquis de Posa ( p. 08-109 ) a subi d’assez nombreuses coupures. A la suite de ces mots dits par le Marquis (p. 100) :
• Je ne puis être serviteur d’un prince, i on lit dans la première édition :
LE ROI
Parce qu’il vous faudrait craindre alors d’étre son esclave?
LE MARQUIS
Non , Sire, c’est ce que je ne craindrai jamais.... Mais il me déplairait de voir le souverain à qui je me consacrerais s’abaisser à être le mien. (Le Hoi le regarde avec étonnement.) Je ne veux pas tromper l’acheteur. Sire , etc. ■ ^
1. Voy. ce que nous avons dit plus haut (p.l91) du changement apporté à la division des actes ii et m.
DON CARLOS
Après que le Marquis a répété sa déclaration (p. 101) :
t Je ne puis être serviteur d'un prince, s
LE BOI, rfrul/inl ai'fc surprise.
.... D'où me vient un tel tiumme? ( // le regarde hyngtemps d'un air de doute, et reprend après un moment d'hésitation : ) Et avec ce jeu d’esprit , avec ces supliisiiies étudiés, vous prétendez échapper aux devoirs qui vous engagent envers l'Etat T
LE MAnQUIS.
L’Etat envers qui ils m’engageaient n’est plus. Autrefois il y avait un maître , parce (|iic les lois en avaient besoin ; maintenant il y a des lois, parce que le maître a besoin d’elles. Ce que je donnais alors à mes pairs, je ne suis pas tenu à présent de le donner aux rois.... A la patrie, ditesvous?.. . Uù est-elle? Je ne vois point do patrie. L’Espagne ne regarde plus nul Espagnol. EHo est la gigantesque enveloppe d’un seul esprit. Dans ce corps do géant, vous voulez, présent partout, penser, agir , jouir, et lutter avec énergie dans la carrière do la gloire. Dans sa prospérité, c’est vous qui prospérez Le bonheur que vous lui procurez est nourriture d’athlète : vous ne voulez que tremper la force musculaire des membres. Les hommes sont pour vous des instruments.... rien do plus.... l’as plus que l’oeil ou l’oreille , ils n’existent pour enx-mémes ; ils ne comptent que pour la couronne ; en elle se sont absorbés la propriété de leur être , leur moi , et le noble privilège de leur vouloir. L’esprit est descendu à la condition de plante. Maintenant , le génie et la vertu fleurissent pour le trône , comme les épis se dorent pour la faux du moissonneur. ( Il remarque dans le Itui quelque agitation et t’arréte. Le Roi continue de se taire ) Je ne trouve plus ma race.... que faire de mon amour? Je vois une cs|)cce nouvelle et de nouveaux tiens de nature.... inventés par le mortel couronné.... Car il a fallu que ce mortel luttât avec la liberté.... Acheter la passion par la passion , la pensée par la |x;nsée , c’élait lâ le grand art.... Mais qui , si ce n’est celui-là seul qui est présent partout , peut plonger dans l’ablme de tout coeur humain?... surprendre le fruit nouveau-né de l’âme dans le muet berceau do la pensée? Lui aussi, il était homme.... Il dut, comme nous autres, à l’aide du semblable et do l’unité , accommoder artificieliement à la faiblesse do ses facultés le riche tout do la naturé luxuriante , et détruire dans l’espèce l’individualité. La politique lui apprit à inventer une commune mesure, à laquelle tous les esprits ont ordre de s’adapter avec soumission.... Inventer? Oh! non.... Depuis longtemps elle était inventée...,
LE ROI , avec une certaine vivacité.
'Vous êtes un protestant , etc.
Do peu plus bas (p. 102) , après ces mots :
( En présence d’un Dieu, on ne peut que sacnlier.... trembler.. . prier, »
le Marquis continue ;
On n’ose pas sentir avec lui.... Quelque haut et pressant qu’il sorte de
APPENDICE
son sein , le cri de la nature souflranto.... c'est en vain.... l’borlogc continue à sonner comme l'artisto le lui a appris. Il ne lui en a pas appris davantage , l'habile artiste. ( Le Roi te lève , fait quelques pas et se rassoit. Le Uarquis s est arréii. ) Mais pourquoi i souiïraiite? > Mime dans la joie vous êtes indigent. La joie , il faut qu'elle brille , réfléchie par l'œil du témoin. Ce qui brille dans les yeux de vos valets, est-ce encore votre joie?.. Votre joie touchait de trop prés vos valets , pour qu'ils ne l'aient pas tout aussitôt rapportée à eux-mêmes. Ce ne sont pas là les miroirs fldéles qui rendent purement, comme ils ont reçu. Ils ressemblent à ces plantes altérées qui montrent sur leurs feuilles , en couleurs nouvelles, ce que leurs racines ont bu sans mélange. Quand le créateur se sent heureux.... quelle attente pour la créature ! Où prendrait-elle le loisir de lui tenir encore société? Est-ce sa faute, à elle, que son destin dépendu de chaque émotion do son créateur ? Déplorable métamorphose , etc.
A U page 106, cette phrase de Posa :
• Qu'il ne soit lié par aucun autre devoir quu les droits de ses frères, sacrés comme les siens , »
est suivie du morceau que voici :
Que 1e paysan so vante do sa charrue , et n'envie point au n>i , qui n'est pas paysan , la couronne. Que l'artiste , dans son atelier , se fasse, en rive , le créateur d'un monde plus beau. Que nulle borne désormais n'arréte le vol de la pensée, nulle autre que la condition même des natures finies. Que l'étranger couronné ne s'introduise pas dans le cercle paisible de la sollicitude paternelle; que jamais il ne so permette de s'insinuer honteusement dans les saints mystères de l'amour. Que l'humanité doute s'il existe. Récompensé par son propre suffrage , que l'artiste se cache i la machine agréablement trompée'. Lorsqu'une fois l'homme, etc.
A la page 107 , A la suite de cette réponse :
■ Non , je ne l'ai pas , et jamais plus profondément qu’à cette heure je n’ai senti que je ne l'avais pas , a
. le Roi ajoute :
Que votre père eût eu lieu de se réjouir , marquis , s’il avait pu vous faire don d’un royaume I ( U Marquis détourne le visage et s'essuie les yeux. Silence. ) Pour tant de couronnes pas de reconnaissance I
Le prince a de grands sentiments. Je ne l’ai jamais vu autrement.
LE ROI
Mais bien moi.... Ainsi vous vous connaissez?
1. Ce morceau, qui avait été conservé en note, au bas de la page, dans les Œuvres complètes, a été omis, je ne sais pourquoi , dans la réimpression de
DON CARLOS
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LE MARQUIS
Oui.... depuis nos études à la haute école.
LE ROI
Il ne m’a jamais estimé.... A la face du monde, il a fait son jouet de mon nom. Son coeur est mauvais.
LE MARQUIS
Puis-je en deux mots... T
LE ROI
Non , si vous ne voulez à jamais perdre mon estime.... Ce qu'il m’a enlevé, aucune couronne ne le peut compenser, etc.