Voy. Don Carloi, acte lit, scène lî, p
LETTRES DE SCHILLER
découler tout autant de sollicitude inquiète pour les joies et les peines do son ami et de tendre intérêt pour cet instrument de son amour, qu’en aurait pu inspirer la plus vive sympathie personnelle. L’amitié de Charles lui assure la plus pleine jouissance de son idéal. Elle est le point où viennent se réunir tous scs vœux et tous ses elTorls. Il ne connaît encore aucun autre chemin, aucun chemin plus court, pour réaliser son sublime idéal de liberté et d'humaine félicité , que celui qui s'uuvro à lui dans la personne de Carlos. Il ne lui est même pas venu à l’esprit de tendre à son but par une autre voie ; et ce qui surtout est loin de sa pensée, c’est d’y marcher directement par le moyen du roi. Aussi, lorsqu’il est appelé auprès de celui-ci, il montre la plus complète indilTérenco :
« C’est moi qu’il demande?... Moi ?... Je ne lui suis rien , vraiment « rien!... Moi ici, dans cet appartement I Que cela est absurde et inop- « portun! Que lui importe que j’existe?... Vous voyez, cela ne tend f à rien '. »
Mais il ne s’abandonne pas longtemps à cet étonnement oisif et puéril. Un esprit habitué .comme l'est le sien, à voir dans chaque circonstance l’utilité qu’elle peut avoir, è accommoder d’une main habile le hasard même à ses plans, et à ne considérer les événements que dans leur rapport avec ses idées dominantes, n’est pas longtempsàdécouvrirle grand parti qu'on peut tirer du moment présent. La moindre portion do la durée est à ses yeux comme un fonds sacré qui lui est confié et qu’il doit faire valoir. La pensée qui lui vient à l’esprit n’est pas encore un plan net et suivi, mais seulement un obscur pressentiment, et encore tout au plus ; seulement une idée fugitive, qui s’csl élevée en lui, qu’il y aurait peut-être là une occasion de faire quelque cho^e. Il doit se présenter devant celui qui a dans sa main le sort de tant de millions d'hommes. <11 faut, se dit-iî, proSter du moment qui no vient qg’une fois. Quand ce ne serait qu'une étincelle de vérité jetée dans l’àmo de cet homme qui jamais encore n’a entendu la vérité! Qui sait avec quel fruit la Providence pourrait la développer en lui?» 11 ne songe, à ce sujet, à rien de plus qu’à employer de son mieux une circonstance offerte par le hasard. C’est dans cette disposition qu’il attend le roi.