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SIXIÈME LETTRE

Je me réserve, si vous voulez bien m’entendre, de m’expliquer plus en détail avec vous, dans une autre occasion, sur le ton que Posa prend tout d’abord avec le roi , comme, en général, sur toute sa conduite dans cette scène, et sur la manière dont sa façon d’agir est accueillie par le roi. Je me contenterai en ce moment de m’arrêter à ce qui se trouve le plus immédiatement en rapport avec le caractère du marquis.

Tout ce que le marquis, d’après 1 idée qu’il avait du roi, pouvait rai-

I. Voy. Don Carlos, acte III, scène 8, p. 97. Schiller n'a conservé, dans sa pièce remaniée, que les premiers mots (jusqu’à : « Moi ? ») de cette citation.

SUR DON CARLOS

sonnablement espérer de produire en lui, c'élait une surprise mélée d'humiliation, la surprise de voir que la haute idée qu'il avait de lui-mémc, et l’opinion fort médiocre qu'il s'était faite des hommes, pouvaient bien, après tout, souffrir quelques exceptions; puis c’était l’embarras naturel et inévitable d’un petit esprit devant un grand esprit. Cette impression pouvait être salutaire, quand elle n’eiU servi qu'à ébranler, pour un moment, les préjugés de cet homme, et à lui faire sentir qu’il y avait encore au delà du cercle tracé par lui des influences qu’il n'avait pas mémo soupçonnées. Ce seul et unique son pouvait avoir un long retentissement dans sa vie, et cette impression devait être d’autant plus durable en lui qu’elle était sans exemple dans son passé.

Mais, en réalité. Posa avait jugé le roi trop superficiellement et à première vue ; supposé même qu’il l’eùt bien connu, il était du moins trop peu instruit de sa disposition actuelle pour en tenir compte dans son jugement. Cette disposition était excessivement favorable pour lui, et préparait à ses paroles, jetées dans l'entretien, un accueil qu’il ne pouvait attendre avec aucune vraisemblance. Cette découverte inattendue lui donne une impulsion plus vive, et à la pièce même une direction toute nouvelle. Enhardi par un résultat qui dépassait toutes ses espérances et enflammé par quelques vestiges d'humanité qu’il est surpris de trouver chez le roi, il s’égare un moment jusqu’à la pensée extravagante de rattacher directement à la personne du roi son constant idéal du bonheur de la Flandre, etc., do le réaliser directement par le moyen du roi. Cette hypothèse l’anime d’une ardeur passionnée, qui découvre le fond de son âme , qui met au jour toutes les conceptions de son imagination, tous les résultats de ses réflexions silencieuses, et qui montre avec évidence combien cet idéal le domine. Alors, dans cette disposition passionnée, tous les ressorts qui l’ont fait agir jusque-là deviennent visibles ; alors, il lui arrive la même chose qu'à tous les enthousiastes que leur idée dominante emporte. Il ne connaît plus de mesure. Dans le feu do son exaltation, il transfigure à ses propres yeux le roi qui l’écoute avec stupéfaction, et il s’oublie jusqu’à fonder sur lui des espérances dont il rougira au premier moment do calme. Il ne pense plus à présent à Carlos. Quel long détour d’attendre celui-ci I Le roi offre à ses désirs une satisfaction beaucoup plus proche et plus prompte. Pourquoi différer le bonheur de l’humanité jusqu’à son héritier ?

L’ami de cœur de Carlos s’oublierait-il à ce point? Une autre passion que la passion dominante aurait-elle entraîné Posa aussi loin? L'intérêt de l’amitié est-il si mobile qu’on le puisse transporter avec si peu do difficulté sur un autre objet? Mais tout s’éclaircit, dès qu’on subordonne l’amitié à cette passion dominante. Alors il est naturel que celle-ci, à la première occasion, réclame scs droits, et n’hésite pas longtemps à changer scs moyens et scs instruments.

Le feu et la franchise avec lesquels le marquis expose au roi ses sentiments favoris, qui jusqu’alors étaient un secret entre Carlos et lui, et l’illusion à laquelle il s’arrête, que le roi pourrait les comprendre et même les réaliser, étaient une infidélité manifeste dont il se rendait coupable vis-à-vis do son ami Charles. Posa , le citoyen du monde, pouvait

LETTRES DE SCHILLER

seul apir ainsi, et à lui seul on peut le pardonner; chez l'atni de cœur de Carlos, cela eût été aussi condamnable qu’incompréhensible.

Cet aveuglement, sans doute, ne devait durer que quelques instants. On le pardonne facilement à la première surprise de la passion ; mais si, de sang-froid, il continuait encore à y croire, il descendrait justement à nos yeux au râle d'un rêveur. Mais que cet aveugleipcnt ait eu réellement accès dans son âme, cela ressort de quelques passages oh il en plaisante ou bien s'en disculpe sérieusement.

• Supposons, dit-il à la reine , que je travaille à placer ma croyance € sur le trône?

LA REINE

t Non, marquis, je ne voudrais pas, même par un jeu d'esprit, vous c accuser de cette fantaisie chimérique. Vous n’êtes pas un rêveur, cac pable d'entreprendre ce qui ne peut être mené à fin.

LE MARQUIS

f Cela même serait encore une question, ce me semble '. s

Carlos lui-même a pénétré assez avant dans l'âme de son ami , pour qu'une telle résolution lui paraisse fondée sur la manière de voir de cet ami, et ce qu'il dit de lui à celte occasion pourrait sufQre à mettre hors du doute la pensée de l'auteur.

t Toi-même , > lui dit-il, s'imaginant encore que le marquis l’a sacriOé, f toi-même, tu vas accomplir maintenant ce que j'ai dù, mais n'ai pu • faire.... Tu vas donner aux Espagnols ces jours d'or qu'en vain ils ont « espérés de moi; car c’en est fait de moi, c'en est fait pour toujours. Tu cas compris cela. Oh I ce terrible amour a enlevé irrévocablement les fleurs O précoces de mon génie. Je suis mort pour les grandes espérances. La c Providence ou le hasard rapprochent te. roi de toi..., 11 t’en coûte mon c secret, et le roi est à toi I Tu peux devenir son bon ange. Pour moi il c n’est plus de salut. Pour l’Espagne peut-être.... etc. *. »

Et dans un autre endroit, il dit au comte de Lcrme, pour excuser l’in- Gdélité présumée de son ami :

« Il m’a aimé, beaucoup aimé. Je lui étais cher autant que son âme. c Obi je le sais I mille preuves m'en ont convaincu. Mais des millions c d’hommes, la patrie, ne doivent-ils pas lui être plus chers qu'un seul c homme? Son sein était trop vaste pour un seul ami, et le bonheur de c Carlos trop peu do chose pour son amour. Il m’a sacriûé à sa vertu ’.s

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