Voy. ibid., acte IV, scène 13, p
Sun DON CAHLÜS.
rites étaient le lien véritable de leur amitié, il savait aussi qu’il l’avait rompue au moment même où il les profanait par sa confidence au roi. Carlos no savait pas, mais Posa savait très-bien que cette philosophie et ces projets étaient pour l’avenir le saint palladium de leur amitié et le litre imposant auquel Carlos possédait son cœur. Justement parce qu'il le savait et parce qu’il supposait dans son cœur que cela ne pouvait pas non plus être ijtnoré do Charles, comment aurait-il pu se décider à lui avouer qu’il avait livré ce palladium? Lui avouer ce qui s’était passé entre lui et le roi, c’était, dans sa pensée, la même chose que de lui déclarerqu’ilyavait eu un moment où Charles n’était plus rien pour Posa. Mais si lesdroilsAitiirs de Carlos au trône, si sa qualité de fils de roi n’avaient eu aucune part à cette amitié, si elle eût été quelque chose d’absolument personnel et qui ne reposét que sur soi-méme, cette confiance vis-à-vis du roi pouvait, il est vrai, la blesser, mais non la trahir et la rompre; cette circonstance accidentelle ne pouvait l’attaquer dans son essence même. C'était par délicatesse et par pitié que Posa, le citoyen du monde, taisait au monarque futur les espérances qu’il avait fondées sur le monarque actuel ; mais Posa, l’ami do Carlos, no pouvait par quoi que ce soit se rendre plus coupable que par celle réserve même.
A la vérité, les raisons que Posa se donne, aussi bien à lui-méme qu’ensuite à son ami, pour expliquer cette réserve, la source unique de toutes les complications qui vont suivre, sont d'une tout autre nature. Ainsi , acte IV scène 6 ( p. 122) :
« Le roi s’est fié au vase où il a placé le saint dépôt de son seéret, et I la confiance exige la reconnaissance. Que serait, en pareil cas, le babil
• indiscret, quand je sais que mon silence ne peut te faire de mal? qu’il c t’en épargne peut-être?... Pourquoi lui montrer, pendant qu’il dort, la
• nuée orageuse suspendue sur sa tète? »
Et dans la troisième scène du cinquième acte ( p. 165] ;
« Mais moi, séduit i>ar une fausse tendresse, aveugle par l’orgueil- B Icuso chimère de terminer sans loi cette aventure, je dérobe à l’amitié
• mon périlleux secret. >
Mais, pour quiconque a la moindre expérience du cœur humain, il est évident que le marquis, avec ces raisons qui viennent d'élre alléguées, et qui sont en elles-mêmes beaucoup trop faibles pour motiver une démarche aussi importante, ne cherche qu’à se tromper lui-méme, parce qu’il n’ose pas s’avouer la cause véritable. 11 y a une explication beaucoup plus vraie de la disposition où était alors son âme, dans un autre passage, duquel il résulte clairement qu'il doit y avoir eu des moments où il se consulta lui- méme pour savoir s’il ne sacrifierait pas tout simplement son ami.
c II dépendait de moi, dit-il à la reine, de faire briller une nouvelle f aurore sur ces royaumes. Le roi me donnait son cœur. Il me nommait « son fils. Je liens son sceau, et scs ducs d'Albc ne sont plus, etc. '. »
€ Mais j’abandonne le roi. Dans’ce sol glacé aucune do mes roses no « [leut plus lleurir. Ce n’étaient que les vains prestiges d’une imagination
I Voy. Don Carlo$, acte IV, scène 21, p. 150.
LETTRES DE SCUILLER
c d’enfant auxquels rbommc mûr renonce en rougissantde honte. Devais-je c détruire le printemps qui approche, plein d'espérances, pour faire « briller artificiellement dans le Nord un tiède rayon de soleil ? Pour < adoucir les derniers coups do verged'un tyran fatigué, risquer la grande ( liberté du siècle? Misérable gloire I Je n'en veux pas. Le destin de l Eu- • ro|)o mûrira dans le sein de mon noble ami. C'est à lui que je renvoie ( l'Espagne. Mais malheur I malheur à moi et à lui, si je devais m’en <1 repentir 1 si j'avais mal choisi? si je m'étais mépris sur les grandes ( intentions de la Providence, si elle me voulait sur ce trône, moi , non « pas lui ?' »
Ainsi donc il a pourtant choisi, et, pour qu'il y eût lieu do choisir, il faut qu’il se soit représenté la détermination contraire comme possible. De tous les passages cités, il ressort manifestement que l’intérét de l'amitié est subordonné à un plus haut intérêt , et que c’est de celui-ci qu’elle reçoit sa direction. Personne, dans toute la pièce, n'a mieux jugé CCS rapports entre les deux amis que Philippe lui-méme, de qui surtout, en effet, l’on devait attendre un tel jugement. C'est dans la bouche de ce grand connaisseur des hommes que j’ai placô mon apologie et mon propre sentiment sur le héros do la pièce. C’est [lar scs paroles que je veux clore celte discussion ;
f Et à qui a-t-il fait ce sacrifice? A un enfant, à mon fils? Non, je ne a le croirai jamais. Un Posa no meurt pas pour un enfant. La pauvre c Oamme de l'amitié ne remplit pas le cœur d’un Posa. Ce cœur battait a pour toute l'humanité. L’objet de son amour, c’était le monde avec toutes € les races futures *. »