Voy. ibid. , acte V, scène H, p
SUR liON CARLOS.
que tout CO qu'il éprouve pour lui se révéle par une inclination personnelle. Nous jouissons ainsi do la pure beaulé de cette peinture de l’amitié, comme d’un phénomène moral simple, sans nous Inquiéter de savoir en combien de parties le philosophe pourrait le diviser.
Mais que diriez-vous si la vue nette do cotte distinction importait à toute la pièce? Et en effet, 'si le but suprême des efforts de Posa est placé au delà du prince, si celui-ci n'a tant de valeur pour lui que comme moyen d’arriver à un but plus élevé, s’il satisfait par son amitié pour lui un autre penchant que cette amitié seule, alors la pièce elle-même no peut pas se renfermer dans des limites plus étroites, alors il faut pour le moins que la tendance finale de la pièce coïncide avec le but du manpiis. Le grand destin de tout un empire , le bonheur du genre humain pendant une longue suite de générations, celte fin où tendent , comme nous l’avons vu, tous les efforts du marquis, ne peuvent guère être un simple épisode d’une action principale qui n’aurait pour dernier terme' que le dénoûment d’une histoire d’amour. Si donc nous nous méprenons sur l’amitié de Posa, je crains que nous ne noos soyons mépris également sur le sujet principal do toute la tragédie. Laissez-moi vous la montrer de ce nouveau point de vue ; peut-être que plus d'une disconvenance qui vous a choqué jusqu’ici disparaîtra sous ce nouvel aspect.
Où serait donc l’unité, comme on l’appelle, de la pièce, si clic no doit pas être dans l’amour , et si l’on n’a jamais pu songer à la mettre dans l’amitié? Les trois premiers actes traitent do l’amour, et les deux derniers de l'amitié; mais ni l’un ni l’autre de ces sentiments n’occupe tout le drame. L'amitié se sacrifie et l’amour est sacrifié ; mais ce n’est ni celui-ci ni celle-là à qui le sacrifice est offert par l’autre. Il faut donc qu’il y ait un troisième intérêt, différent de l’amitié et de l’amour, pour lequel tous doux aient agi et auquel tous deux aient été sacrifiés; et si la pièce a de l’unité, où pourrait-elle résider ailleurs que dans ce troisième intérêt ?
Rappelez-vous mon cher ami , un certain entretien que nous avons eu ensemble, sur un dos sujets favoris du temps présent, sur le développement progressif de l’humanité, devenant à la fois plus pure et plus douce, sur la plus grande liberté possible de l’individu jointe à la plus haute prospérité de l’Etat, bref, sur la condition la plus parfaite où l'humanité semble être appelée par sa nature et scs facultés. La conversation s’anima et éleva notre imagination à un des rêves les plus ravissants qui puissent charmer et enivrer le cœur. Nous conclûmes alors par ce souhait romanesque, que, dans la prochaine période julienne , il plût au hasard, qui a déjà fait de plus grands miracles, de faire renaître toute la suite de nos pensées, nos rêves, nos convictions, secondés par la même ardeur et la même énergie, dans l’àmc du premier-né d’un des souverains futurs de **’ ou de '"*, sur cet hémisphère ou sur l'autre. Ce qui , dans un entretien sérieux, n’était qu’un jeu, pouvait, à ce qu’il m’a paru , dans un jeu tel que la tragédie, s’élever à la dignité d’une conception sérieuse et vraie. Qu’y a-t-il d’impossible à l'imagination? et qu'esl-cequi n’est pas permis au poüte? Notre conversation était depuis longtemps oubliée, quand je fis connaissance avec le prince d’Espagne; et je remarquai
LETTUES DE SCHILLER
bionlùt, en éliuiiant ce jeune homme si heureusement doué, qu’il serait peut-être bien celui avec qui nous pourrions mettre' notre projet à exécution. Aussitôt conçu, aussitôt fait ! Tout s’offrit à moi comme disposé d'avance par un bon génie : l'esprit do liberté en lutte avec le despotisme, les chaînes de l'imbécillité rompues , des préjugés séculaires secoués, une nation qui réclame les droits de l'Ilomme, des vertus républicaines mises en pratique, des idées plus saines circulant librement, les têtes en fcrnicntation , les ômes exaltées pur un intérêt passionné, et enfin, pour compléter l'heureuse constellation, une belle âme de jeune homme, près du trône, développée, sous l’oppression cl la souffrance, dans sa ilcur solilaiie cl immaculée. 11 fallait, nous eu étions convenus, que le malheur eût éprouvé le fils de roi par qui nous voulions réaliser notre idéal.
a Sur le trône du roi Philippe , soyez homme 1 Vous avez aussi appris c à connaître la souffrance »
Il ne pouvait être pris au sein des voluptés et du bonheur ; il fallait que l'art n’eût point encore travaillé à le former, et que le monde d'alors n'eût pas encore imprimé sur lui son empreinte. Mais comment un prince royal du xvi° siècle, le fils de Philippe II, l’élévc de la genl monacale, dont la raison à peine évedlée était entourée de gardiens si sévères et si pénétrants, pouvait-il parvenir à cette philosophie libérale? Voyez I à cela encore il a été pourvu. Le sort lui a donné un ami.... un ami dans ces annt-es décisives où la fleur de l'esprit s'épanouit, oûrûmes’ouvro aux impressions idé'ales, où la sensibilité morale s'épure; un jeune homme d'une grande intelligence, d'un cœur généreux, à la culture duquel (qui m'empêche de l'admettre ?) un astre favorable a présidé , d’heureux hasards tout extraordinaires ont con.spiré, et que quelque sage caché de son siècle a formé [lour celte belle lâche. Elle est donc une création de l'amitié , cette philosiqihic sereine et humaine, que le prince veut mettre en pratique sur le trône. Elle se revêt de tous les charmes de la jeunesse, de toute la grâce de la poésie; elle est déposée dans son cœur, ardente et lumineuse ; elle est la première fleur de son être, son premier amour. Le marquis a extrêmement à cœur d’y entretenir cette ardeur juvénile, de la faire durer en lui comme un objet de passion , parce que la passion seule peut l'aider à triompher des difficultés qui s’opposeront à son application.
Il Dites-lui, recommandc-l-il à la reine, de garder du respect, quand « il sera homme , pour les rêves de sa' jeunesse ; de ne pas ouvrir le > cœur du cette tendre fleur des dieux à la raison tant vantée de l'ùge • mûr, à ce ver qui tue ; do no pas se laisser égarer , si la sagesse de I la poussière blasphème l’inspiration , cet enfant du ciel. Je le lui ai dit t d'avance.... * »
Il se forme donc entre les deux amis un projet enthousiaste do créer l'état le plus heureux où la société humaine puisse atteindre , et c’est sur ce piojel enthousiaste, apparaissant en conflit avec la passion, que roule tout le drame. 11 s’agissait donc do représenter un prince qui dût réaliser