SCHILLER. — TU. U ID
LETTRES DE SCHILLER
de sa vie , et pourtant c'était assurément un baiser très-vertueux. Mais on devait aussi le voir élevé au-dessus d'une séduction plus raffinée : do là tout l'épisode de la princesse d Èboli, dont les artifices galants échouent contre un meilleur amour qui iwssède le coeur de Carlos. Ce n'est donc qu'avec cet amour qu'il a à lutter , il sera tout entier à ta vertu dès qu'il aura réussi à triompher aussi de cet amour ; et c'est là le sujet de la pièce. Vous comprenez encore, maintenant, pourquoi le prince est ainsi dessiné et non autrement; pourquoi j'ai toléré que la noble beauté de ce caractère fût troublée par tant do vivacité et d'ardeur inquiète, comme une eau claire par des trâuillonnements. Il devait avoir un cœur tendre et bienveillant, l'enthousiasme du grand et du beau, de la délicatesse, du courage, de la fermeté, une générosité désintéressée ; il devait montrer de beaux et brillants éclairs de génie ; mais il ne devait pas être un sage. Le grand homme futur devait sommeiller en lui, mais un sang brûlant ne devait pas encore lui permettre do l'étre actuellement. Tout ce qui fait l'excellent roi, tout ce qui peut justifier l'attente de son ami et les espérances d'un monde qui compte sur lui, tout ce qui doit se réunir pour réaliser l'idéal qu'il se propose d’un gouvernement futur, devait se trouver rassemblé dans oo caractère, mais non y être encore développé, ni séparé de la passion, ni devenu un or pur et sans mélange. Il ne s'agissait même, à proprement parler, que de le rapprocher do cette perfection, qui, pour le moment, lui manque encore; un caractère plus parfait chez le prince aurait supprimé toute la pièce. Vous comprenez également désormais pourquoi il était nécessaire de donner une si grande place aux caractères do Philippe et des personnages animés du même esprit: faute impardonnable, si ces caractères n’eussent dû être que des machines pour nouer et dénouer une intrigue d’amour; et vous voyez pourquoi, en général, un si vaste champ a été laissé au despotisme reÙgieux, politique et domestique. Comme mon intention était proprement de montrer le créateur à venir du bonheur des hommes naissant en quelque sorte de la pièce même, il était fort à propos de représenter à côté de lui le créateur de leur misère, et, par une peinture complète et horrible du despotisme, d'en relever d'autant plus le ravissant contraire. Nous voyons le despote sur son triste trône; nous le voyons indigent au milieu de scs trésors; nous apprenons de sa bouche que, parmi tous ses millions d'hommes, il est seul, que les furies du soupçon viennent troubler son sommeil, que ses créatures lui offrent do l'or fondu au lieu d’une boisson qui étanche sa soif ' ; nous le suivons dans sa chambre solitaire, et nous voyons là le maître de la moitié du monde demander au ciel un être humain; puis, quand le destin a accompl^ce souhait, détruire, comme un furieux, ce présent même, dont il n'était plus digne. Nous le voyons servir, à son insu, les plus viles passions de ses esclaves ; nous sommes témoins do la manière dont ils tournent les fils avec lesquels ils conduisent, comme un enfant, celui qui se figure être l’unique auteur de ses actions. Lui devant qui l’on tremble dans les régions les 'pins lointaines, nous le voyons rendre un compte avilissant de sa conduite devant un prêtre dominateur,
1 Voy. don Carloi, acte lit, scène u, p. 84.
SUH DON CARLOS.
cl expier une transgression légère par une honteuse correction. Nous le voyons se débattre contre la nature et l'humanité , qu'il ne peut vaincre entièrement : trop fier pour reconnaître leur pouvoir, trop impuissant pour s'y soustraire ; privé de toutes leurs jouissances, mais poursuivi de toutes leurs faiblesses et do toutes leurs terreurs; placé en dehors de son espèce, pour exciter, comme un être intermédiaire entre le créateur et la créature, la pitié du spectateur. Nous méprisons cette grandeur, mais nous plaignons son aveuglement, parce que, dans cette ditformité mémo, nous reconnaissons encore des traits do I huinanilé qui font de lui un de nos semblables , parce qu'il n'est misérable que jar les restes qui lui sont demeurés de l’humanité; mais plus cette alTreuse peinture nous parait re|joussante, plus nous sommes puissamment attirés par l’image d’une douce humanité qui brille radieuse à nos yeux dans la figure do Carlos, de son ami et de la reine.
Et maintenant, mon cher ami, envisagez encore une fois la pièce de ce nouveau point de vue. Ce que vous regardiez comme une surcharge vous le paraîtra peut-être moins à présent; toutes les parties diverses du drame viendront se fondre dans celte unité, sur laquelle nous venons do nous entendre. Je pourrais prolonger et suivre encore ce fil conducteur ; mais qu’il me suffise de vous avoir fait apercevoir, par quelques indications, ce dont on trouve dans la pièce même le meilleur éclaircissement. Il SC |>eutque pour découvrir l'idée capitale de l’ouvrage il faille plus de paisible réflexion que n’en comporte la précipitation avec laquelle on parcourt d’ordinaire ces sortes d’écrits ; mais u’esl- il pas vrai que le but en vue duquel l'auteur a travaillé doit se montrer atteint à la fin do son œuvre î que ce qui termine la tragédie doit être ce à quoi elle tendait ? Eh bieni voyons comment Carlos prend congé de nous et de sa reine :
€ J’ai rêvé un long et pénible rêve. J’aimais.... Maintenant je suis c éveillé. Que le passé soit oublié I Enfin , je reconnais qu’il est un bien c plus grand , plus désirable que do te posséder.... Voici vos lettres que < je vous rends. Détruisez les miennes I Ne craignez plus de moi aucun « emportement du cœur. C’en est fait. Un feu plus pur a transformé t mon être.... Je veux lui élever un mausolée tel que jamais roi n’eu a • eu en partage.... Il faut que le paradis fleurisse sur sa cendre.
LA neiNE.
c Voilà comme je vous désirais I C’était là la grande pensée de sa t mort ' . t